Auteur Sujet: Race et Histoire | Claude Lévi-Strauss  (Lu 8817 fois)

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Race et Histoire | Claude Lévi-Strauss
« le: février 20, 2023, 09:06:49 pm »

Cet opuscule paru en 1952 dans le cadre d'une campagne de l'UNESCO contre le racisme, vous en avez certainement entendu au moins le titre, peut-être l'avez-vous lu. Et aude-là du propos qui suit, je ne peut que vous inviter à le lire le cas échéant.

Ce texte, j'en relisais de temps à autres volontiers les premiers chapitres, les derniers m'ayant longtemps semblé quelque peu absconds. Pourtant j'ai fini il y a quelques temps par y voir un parallèle avec Dune. Par ce que forcément, quand on est Rakinou, on finit par voir du Dune ou du Frank Herbert partout. Un peu comme un filtre coloré qui au fil du temps se serait déposé sur la cornée de l'œil. Genre Yeux de l'Ibad, quoi.

Et comme c'est dans l'air du temps, j'ai aussi tenté de poser la question à Chérie-JéPéTé. Je vous laisse découvrir la prose de l'engin qui s'est lui-même déclaré être non-contradictoire aux Édits du Jihad Butlerien.


Citation de: ionah
Quels parrallèles peut-on faire entre "Race et Histoire" de Claude Lévi-Strauss et la série "Dune" de Frank Herbert ?

Citation de: ChatGPT
Il peut y avoir plusieurs parallèles à faire entre "Race et Histoire" de Claude Lévi-Strauss et la série "Dune" de Frank Herbert, notamment en ce qui concerne la question de la diversité culturelle et de la relation entre les différentes cultures.
Dans "Race et Histoire", Lévi-Strauss souligne que toutes les cultures sont importantes et que la diversité culturelle est essentielle pour l'humanité. Il soutient que chaque culture possède une richesse et une valeur propres, et que la diversité des cultures est ce qui permet à l'humanité de s'enrichir et de se développer.
Dans "Dune", on peut également voir cette valorisation de la diversité culturelle. La planète Arrakis, où se déroule l'action de la série, est habitée par une multitude de peuples et de cultures différentes, chacun avec sa propre histoire, sa propre langue et sa propre tradition. Dans le récit, ces différentes cultures sont présentées comme étant importantes et précieuses, chacune contribuant à la richesse globale de l'univers dans lequel se déroule l'histoire.
Un autre parallèle possible entre les deux œuvres est leur réflexion sur la question du pouvoir et de la domination. Dans "Race et Histoire", Lévi-Strauss souligne que la domination d'une culture sur une autre peut conduire à des conflits et des injustices, et que le respect de la diversité culturelle est essentiel pour prévenir de tels conflits. Dans "Dune", le pouvoir est également un thème central, avec l'histoire qui tourne autour des différentes factions qui cherchent à obtenir le contrôle de la planète Arrakis. Cependant, la série souligne également que le pouvoir peut être utilisé de manière abusive et que la domination ne conduit pas nécessairement à la stabilité ou à la prospérité.
Enfin, un autre parallèle possible entre les deux œuvres est leur réflexion sur la question de la transformation et de l'adaptation. Dans "Race et Histoire", Lévi-Strauss souligne que les cultures ne sont pas figées dans le temps, mais qu'elles évoluent et se transforment au fil du temps. Dans "Dune", la capacité d'adaptation est également un thème important, avec l'histoire qui montre comment les différents peuples et factions de la planète Arrakis s'adaptent aux conditions changeantes de leur environnement.


Citation de: ionah
Quels parrallèles peut-on faire entre "Race et Histoire" de Claude Lévi-Strauss et le Sentier d'Or de "l'Empereur-Dieu de Dune" de Frank Herbert ?

Citation de: ChatGPT
Il y a plusieurs parallèles que l'on peut faire entre "Race et Histoire" de Claude Lévi-Strauss et le Sentier d'Or de "L'Empereur-Dieu de Dune" de Frank Herbert, notamment en ce qui concerne la question de la transformation et de la diversité culturelle.
Dans "Race et Histoire", Lévi-Strauss souligne que les cultures ne sont pas statiques mais qu'elles évoluent et se transforment au fil du temps. Il fait valoir que la diversité culturelle est essentielle pour l'humanité et que chaque culture possède sa propre valeur et sa propre richesse.
Dans "L'Empereur-Dieu de Dune", le Sentier d'Or est présenté comme une voie de transformation et d'évolution spirituelle. Cette voie permet aux individus d'acquérir une connaissance plus profonde et une compréhension plus complète de l'univers et de leur propre place en son sein. Cette transformation est présentée comme étant essentielle pour la survie de l'humanité et pour son développement en tant qu'espèce.
De plus, les deux oeuvres mettent en évidence la valeur de la diversité culturelle et de la pluralité des points de vue. Dans "Race et Histoire", Lévi-Strauss souligne l'importance de la diversité culturelle et de la reconnaissance de la valeur de chaque culture. Dans "L'Empereur-Dieu de Dune", le Sentier d'Or est accessible à toutes les cultures et à toutes les personnes, indépendamment de leur origine culturelle ou de leur position sociale. En d'autres termes, la transformation spirituelle et la recherche de la connaissance ne sont pas limitées à une seule culture ou à une seule élite sociale.
Enfin, les deux œuvres abordent la question de la nature de l'humanité et de la place de l'homme dans l'univers. Dans "Race et Histoire", Lévi-Strauss explore la question de la nature humaine à travers l'analyse des cultures et des structures sociales. Dans "L'Empereur-Dieu de Dune", la question de la nature de l'humanité est abordée à travers la transformation spirituelle et l'acquisition d'une connaissance plus profonde de l'univers. Dans les deux cas, l'homme est présenté comme un être capable d'évolution et de transformation, capable de s'adapter et de se développer en fonction de son environnement.


Citation de: ionah
Quels parrallèles peut-on faire entre "Race et Histoire" de Claude Lévi-Strauss et l'idée de stagnation dans la série "Dune" de Frank Herbert ?

Citation de: ChatGPT
Il y a en effet des parallèles intéressants à faire entre "Race et Histoire" de Claude Lévi-Strauss et l'idée de stagnation dans la série "Dune" de Frank Herbert.
Dans "Race et Histoire", Lévi-Strauss souligne l'importance de la diversité culturelle et de la reconnaissance de la valeur de chaque culture. Il fait valoir que chaque culture possède sa propre valeur et sa propre richesse, et que la diversité culturelle est essentielle pour l'humanité. Cependant, il souligne également que les cultures peuvent stagnantes et perdre de leur vitalité si elles ne sont pas en mesure de s'adapter et de se transformer au fil du temps.
Dans la série "Dune", l'idée de stagnation est centrale. L'univers présenté dans la série est caractérisé par des structures sociales et politiques rigides qui ont conduit à une stagnation culturelle et technologique. L'humanité dans cet univers est stagnante et en déclin, incapable de s'adapter aux changements et aux défis de son environnement. Cette stagnation a des conséquences négatives pour l'ensemble de l'univers, car elle limite la capacité de l'humanité à répondre aux défis auxquels elle est confrontée.
De plus, dans les deux œuvres, l'évolution et la transformation sont présentées comme des processus essentiels pour l'humanité. Dans "Race et Histoire", Lévi-Strauss souligne que les cultures doivent être en mesure de s'adapter et de se transformer au fil du temps, sinon elles risquent de stagner et de perdre de leur vitalité. Dans la série "Dune", la transformation est présentée comme une nécessité pour l'humanité de sortir de sa stagnation et de se développer.
En somme, les deux œuvres mettent en avant la nécessité pour l'humanité de s'adapter et de se transformer pour répondre aux changements et aux défis de son environnement. La stagnation culturelle et technologique est présentée comme un danger pour l'humanité, car elle limite sa capacité à s'adapter et à évoluer.


Citation de: ionah
Quels parrallèles peut-on faire entre "Race et Histoire" de Claude Lévi-Strauss et  la série "Dune" de Frank Herbert sur le danger de l'uniformisation et de la facilité ?

Citation de: ChatGPT
Il y a des parallèles intéressants à faire entre "Race et Histoire" de Claude Lévi-Strauss et la série "Dune" de Frank Herbert en ce qui concerne le danger de l'uniformisation et de la facilité.
Dans "Race et Histoire", Lévi-Strauss souligne l'importance de la diversité culturelle et de la reconnaissance de la valeur de chaque culture. Il met en garde contre l'uniformisation culturelle, qui peut entraîner la perte de la richesse culturelle et de la diversité. Il fait valoir que l'uniformisation culturelle peut être un résultat de la domination d'une culture sur d'autres cultures, de l'influence de la culture de masse ou de l'homogénéisation imposée par les technologies modernes.
Dans la série "Dune", le danger de l'uniformisation est également présent. Les protagonistes de l'histoire, tels que les Fremen et Paul Atreides, luttent pour protéger leur culture unique et leur mode de vie contre l'envahisseur impérial qui cherche à les assimiler et à les uniformiser. Ils luttent également contre la tendance naturelle de l'humanité à chercher la facilité et la conformité, qui peut conduire à une uniformisation et à la perte de la diversité culturelle.
Le danger de la facilité est également présent dans les deux œuvres. Dans "Race et Histoire", Lévi-Strauss met en garde contre la tentation de choisir la facilité au lieu de la complexité, qui peut conduire à la simplification excessive et à la perte de la richesse culturelle. Dans la série "Dune", la facilité est présentée comme un ennemi de la transformation et de l'adaptation, car elle peut limiter la capacité de l'humanité à répondre aux défis auxquels elle est confrontée.
En somme, les deux œuvres mettent en garde contre le danger de l'uniformisation culturelle et de la facilité. L'uniformisation peut entraîner la perte de la diversité culturelle et de la richesse, tandis que la facilité peut limiter la capacité de l'humanité à s'adapter et à évoluer. Les deux œuvres soulignent l'importance de la reconnaissance et de la protection de la diversité culturelle, ainsi que de la nécessité de faire des choix qui sont complexes et qui exigent des efforts pour préserver cette diversité.



Pour ma part, c'est lorsque Claude Lévi-Strauss, après avoir faire une démonstration sur la nécessité des cultures à coopérer, évoque le danger d'une uniformisation des cultures comme frein au développement de l'Humanité, qu'un rapprochement c'est effectué.

Pour plus de contexte, je mets le chapitre correspond dans le message suivant. Vous trouverez le texte intégral das la base de documnets de l'UNESCO.
>> https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000013027.

Race et histoire
Lévi-Strauss, Claude
In : Le Racisme devant la science (Collectif), p. 9-49

Et ici, quelques passages qui ont fait étincelles dans mon esprit (les italiques sont de mon fait)

Citation de: Claude Lévi-Strauss
[...] le  devoir sacré de l’humanité est [...] de ne jamais oublier [...] qu’une humanité confondue dans un genre de vie unique est inconcevable, parce que ce serait une humanité ossifiée.

Citation de: Claude Lévi-Strauss
Elles [les  institutions internationales] doivent d'abord assister l’humanité[...]. Elles doivent élaguer, amputer s’il est besoin, et faciliter la naissance d‘autres formes d’adaptation.
Mais, en même temps, elles doivent être passionnément attentives au fait que, pour posséder la même valeur fonctionnelle que les précédents, ces nouveaux modes ne peuvent les reproduire, ou être conçus sur le même modèle, sans se réduire à des solutions de plus en plus insipides et finalement impuissantes. Il faut qu’elles sachent, au contraire, que l’humanité est riche de possibilités imprévues dont chacune, quand elle apparaîtra, frappera toujours les hommes de stupeur; que le progrès n’est pas fait à l’image confortable de cette "similitude améliorée" où nous nous cherchons un paresseux repos, mais qu’il est tout plein d’aventures, de ruptures et de scandales. L’humanité est constamment aux prises avec deux processus contradictoires dont l’un tend à instaurer l’unification, tandis que l’autre vise à maintenir ou à rétablir la diversification.

Citation de: Claude Lévi-Strauss
C'est le fait de la diversité qui doit être sauvé, non le contenu historique que chaque époque lui a donné et qu’aucune ne saurait perpétuer au-delà d’elle-même.

L'idée comme quoi les institutions internationales pourraient veiller à la perpetuation de l'humanité en sélectionant les variants culturels afin de concerver les traits propres au changement et à la variation, m'a furieusement rappelé l'Empereur-Dieu de Dune. Lorsque Claude Lévi-Strauss défend la richesse des possibilités imprévues, j'ai pensé à la citation de Hadi Benotto « Nous sommes la fontaine de toutes les surprises ! ». Et quand il souligne la prévalence de la dynamique (diversité) sur le statique (historique), Leto II vient marteler que ses mémoires, « Ce n’est que le passé ! ».

Il a certainement quelque chose d'anachronique à vouloir voir du Frank Herbert dans Claude Lévi-Strauss, mais c'est le défaut du Rakinou :)
Est-ce que Frank Herbert s'inspire de Claude Lévi-Strauss ? Aucune idée. Peut-être est-ce même une idée impropre.

Les contextes respectifs des deux auteurs sont certainement suffisamment différents pour que leurs routes jamais ne se croisent. Mais il est intéressant de voir que dans les deux cas, les auteurs ont une perception commune sur un danger inhérent de l'Humanité à tendre vers un horizon conforme. La survie passe par la diversité. Des principes fondamentaux de dynamiques physiques et de biologies évolutives se retrouvent (sans s'y réduire) à l'échelle des Cultures et de l'Humanité.

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Re : Race et Histoire | Claude Lévi-Strauss
« Réponse #1 le: février 20, 2023, 09:07:38 pm »
Citation de: Claude Lévi-Strauss

Le double sens du progrès

Ne nous trouvons-nous pas alors devant un étrange paradoxe ? En prenant les termes dans le sens que nous leur avons donné, on a vu que tout progrès culturel est fonction d’une coalition entre les cultures. Cette coalition consiste dans la mise en commun (consciente ou inconsciente, volontaire ou involontaire, intentionnelle ou accidentelle, cherchée ou contrainte) des chances que chaque culture rencontre dans son développement historique ; enfin, nous avons admis que cette coalition était d’autant plus féconde qu’elle s’établissait entre des cultures plus diversifiées. Cela posé, il semble bien que nous nous trouvions en face de conditions contradictoires. Car ce jeu en commun dont résulte tout progrès doit entraîner comme conséquence, à échéance plus ou moins brève, une homogénéisation des ressources de chaque joueur. Et si la diversité est une condition initiale, il faut reconnaître que les chances de gain deviennent d’autant plus faibles que la partie doit se prolonger.

A cette conséquence inéluctable il n’existe, semble-t-il, que deux remèdes. L’un consiste, pour chaque joueur, à provoquer dans son jeu des écarts différentiels ; la chose est possible puisque chaque société (le "joueur" de notre modèle théorique) se compose d’une coalition de groupes : confessionnels, professionnels et économiques, et que la mise sociale est faite des mises de tous ces constituants. Les inégalités sociales sont l’exemple le plus frappant de cette solution. Les grandes révolutions que nous avons choisies comme illustration : néolithique et industrielle, se sont accompagnées, non seulement d’une diversification du corps social commé l’avait bien vu Spencer, mais aussi de l’instauration de statuts différentiels entre les groupes, surtout au point de vue économique. On a remarqué depuis longtemps que les découvertes néolithiques avaient rapidement entraîné une différenciation sociale, avec la naissance dans l’Orient ancien des grandes concentrations urbaines, l’apparition des États, des castes et des classes. La même observation s’applique à la révolution industrielle, conditionnée par l’apparition d’un prolétariat et aboutissant à des formes nouvelles, et plus poussées, d’exploitation du travail humain. Jusqu’à présent, on avait tendance à traiter ces transformations sociales comme la conséquence des transformations techniques, à établir entre celles-ci et celles-là un rapport de cause à effet. Si notre interprétation est exacte, la relation de causalité (avec la succession temporelle qu’elle implique) doit être abandonnée comme la science moderne tend d’ailleurs généralement à le faire au profit d’une corrélation fonctionnelle entre les deux phénomènes. Remarquons au passage que la reconnaissance du fait que le progrès technique ait eu, pour corrélatif historique, le développement de l’exploitation de l’homme par l’homme peut nous inciter à une certaine discrétion dans les manifestations d’orgueil que nous inspire si volontiers le premier nommé de ces deux phénomènes.

Le deuxième remède est, dans une large mesure, conditionné par le premier : c’est d’introduire de gré ou de force dans la coalition de nouveaux partenaires, externes cette fois, dont les "mises" soient très différentes de celles qui caractérisent l’association initiale. Cette solution a également été essayée, et si le terme de capitalisme permet, en gros, d’identifier la première, ceux d'impérialisme ou de colonialisme aideront à illustrer la seconde. L’expansion coloniale du XIXième siècle a largement permis à l’Europe industrielle de renouveler (et non certes à son profit exclusif) un élan qui, sans l’introduction des peuples colonialisés dans le circuit, aurait risqué de s’épuiser beaucoup plus rapidement.

On voit que, dans les deux cas, le remède consiste à élargir la coalition, soit par diversification interne, soit par admission de nouveaux partenaires ; en fin de compte, il s’agit toujours d'augmenter le nombre des joueurs, c’est-à-dire de revenir à la complexité et à la diversité de la situation initiale. Mais on voit aussi que ces solutions ne peuvent que ralentir provisoirement le processus. Il ne peut y avoir exploitation qu’au sein d’une coalition : entre les deux groupes, dominant et dominé, existent des contacts et se produisent des échanges. A leur tour, et malgré la relation unilatérale qui les unit en apparence, ils doivent, consciemment ou inconsciemment, mettre en commun leurs mises, et progressivement les différences qui les opposent tendent à diminuer. Les améliorations sociales d’une part, l’accession graduelle des peuples colonisés h l’indépendance de l’autre, nous font assister au déroulement de ce phénomène ; et bien qu’il y ait encore beaucoup de chemin à parcourir dans ces deux directions, nous savons que les choses iront inévitablement dans ce sens. Peut-être, en vérité, faut-il interpréter comme une troisième solution l’apparition dans le monde de régimes politiques et sociaux antagonistes ; on peut concevoir qu’une diversification, se renouvelant chaque fois sur un autre plan, permette de maintenir indéfiniment, à travers des formes variables et qui ne cesseront jamais de surprendre les hommes, cet état de déséquilibre dont dépend la survie biologique et culturelle de l’humanité.

Quoi qu’il en soit, il est difficile de se représenter autrement que comme contradictoire un processus que l’on peut résumer de la façon suivante : pour progresser, il faut que les hommes collaborent ; et au cours de cette collaboration, ils voient graduellement s’identifier les apports dont la diversité initiale était précisément ce qui rendait leur collaboration féconde et nécessaire.

Mais même si cette contradiction est insoluble, le devoir sacré de l’humanité est d'en conserver les deux termes également présents à l’esprit, de ne jamais perdre de vue l’un au profit exclusif de i’autre ; de se garder, sans doute, d’un particularisme aveugle qui tendrait à réserver le privilège de i’humanité à une race, une culture ou une société ; mais aussi de ne jamais oublier qu’aucune fraction de l’humanité ne dispose de formules applicables à l’ensemble, et qu’une humanité confondue dans un genre de vie unique est inconcevable, parce que ce serait une humanité ossifiée.

A cet égard, les institutions internationales ont devant elles une tâche immense, et elles portent de lourdes responsabilités. Les unes et les autres sont plus complexes qu’on ne pense. Car la mission des institutions internationales est double ; elle consiste pour une part dans une liquidation, et pour une autre part dans un éveil. Elles doivent d'abord assister l’humanité, et rendre aussi peu douloureuse et dangereuse que possible la résorption de ces diversités mortes, résidus sans valeur de modes de collaboration dont la présence à l’état de vestiges putréfiés constitue un risque permanent d'infection pour le corps international. Eiles doivent élaguer, amputer s’il est besoin, et faciliter la naissance d'autres formes d’adaptation.

Mais, en même temps, elles doivent être passionnément attentives au fait que, pour posséder la même valeur fonctionnelle que les précédents, ces nouveaux modes ne peuvent les reproduire, ou être conçus sur le même modèle, sans se réduire à des solutions de plus en plus insipides et finalement impuissantes. Il faut qu’elles sachent, au contraire. que l’humanité est riche de possibilités imprévues dont chacune, quand elle apparaîtra, frappera toujours les hommes de stupeur ; que le progrès n’est pas fait à l’image confortable de cette u similitude améiiorée D où nous nous cherchons un paresseux repos, mais qu’il est tout plein d’aventures, de ruptures et de scandales. L’humanité est constamment aux prises avec deux processus contradictoires dont l’un tend à instaurer l’unification, tandis que l’autre vise à maintenir ou à rétablir la diversification. La position de chaque époque ou de chaque culture dans le système, l’orientation selon laquelle elle s’y trouve engagée sont telles qu’un seul des deux processus lui paraît avoir un sens, l’autre semblant être la négation du premier. Mais dire, comme on pourrait y être enclin, que l’humanité se défait en même temps qu’elle se fait, procéderait encore d’une vision incomplète. Car, sur deux plans et à deux niveaux opposés, il s’agit bien de deux manières différentes de se faire.

La nécessité de préserver la diversité des cultures dans un monde menacé par la monotonie et l’uniformité n’a certes pas échappé aux institutions internationales. Elles comprennent aussi qu’il ne sufika pas, pour atteindre ce but, de choyer des traditions locales et d'accorder un répit aux temps révolus. C'est le fait de la diversité qui doit être sauvé, non le contenu historique que chaque époque lui a donné et qu’aucune ne saurait perpétuer au-delà d’elle-même. Il faut donc écouter le blé qui lève, encourager les potentialités secrètes, éveiller toutes les vocations à vivre ensemble que l’histoire tient en réserve ; il faut aussi être prêt à envisager sans surprise, sans répugnance et sans révolte ce que toutes ces nouvelles formes sociales d’expression ne pourront manquer d'offrir d’inusité. La tolérance n’est pas une position contemplative, dispensant les indulgences à ce qui fut ou à ce qui est. C’est une attitude dynamique, qui consiste à prévoir, à comprendre et à promouvoir ce qui veut être. La diversité des cultures humaines est derrière nous, autour de nous et devant nous. La seule exigence que nous puissions faire valoir à son endroit (créatrice pour chaque individu des devoirs correspondants) est qu’elle se réalise sous des formes dont chacune soit une contribution à la plus grande générosité des autres.