Auteur Sujet: [G.K.] L'Entretien (version intégrale)  (Lu 22183 fois)

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[G.K.] L'Entretien (version intégrale)
« le: mai 26, 2011, 10:12:26 am »
Bonjour à tous, chers membres, chers visiteurs,

Soyez tous les bienvenus dans ce fil de discussion pour une rencontre qui ravira tous les lecteurs de Dune : une interview de M. Gérard Klein.

Est-il encore bien nécessaire de présenter M. Klein dans un forum consacré au Dunivers ? M. Klein, l?éditeur qui a fait connaître Dune au lectorat francophone.

Voici malgré tout sa présentation faite par notre interviewer (Askaris) pour les besoins de notre newsletter :

Citer
Poser cette question sur DàR peut sembler étrange tant il est vrai qu'il est difficile pour tout lecteur de Dune d'imaginer pouvoir échapper à la présence discrète, mais incontournable, de l'homme aux couvertures brillantes d'A&D, le préfacier généreux du Cycle ou celui des nombreuses rééditions au Livre de Poche sans lesquelles l'oeuvre traduite de Frank Herbert serait aujourd'hui bien amputée.
40 années de règne incontesté sur la SF française, des dizaines d'anthologies et d'articles nous ont rendu l'ami de Siudmak et de Jodorowsky, le confident de Frank Herbert et des légendes de la SF, presque ...familier.

Trompeuse familiarité en vérité. Car l'éditeur est aussi l'une des plus grandes plumes du genre, reconnu de tous et admiré par plusieurs générations d'auteurs. C'est aussi un intellectuel, économiste réputé, féru de sociologie et de psychologie. Un analyste du genre, historien et critique. Un professionnel, un homme d'action qui n'oublie pas qu'il a été un fan de la première heure.

Notre forum n'est pas le premier à recevoir Gérard Klein. Nos amis d'ActuSF ont déjà eu cet honneur. Nous avons voulu nous démarquer des initiatives précédentes en imaginant un dispositif ambitieux. Je vous invite à en prendre pleinement connaissance dans le fil de discussion lié à la préparation de cet entretien (ici). Je vais toutefois vous en rappeler la principale ainsi que sa conséquence directe :

Il s?agit d?un entretien entre 2 personnes uniquement (M. Klein et Askaris ou un autre interlocuteur désigné pour la semaine). Aucune autre personne ne sera donc autorisée à poster dans ce fil de discussion. Tout post non autorisé sera automatiquement effacé par les modérateurs. Chacun pourra néanmoins poster ses suggestions en topic "Préparation". Les "Réactions" à l'entretien seront accueillies ici.

Notre interviewer, Askaris, est un membre bien connu de notre forum. Son érudition concernant le Dunivers et son actualité n?est plus à démontrer. Sa passion débordante, sa curiosité insatiable qui frôle parfois la monomanie, en a déjà exaspéré plus d?un (doux euphémisme !). On ne peut toutefois nier la qualité de son travail ni leurs fruits dont cet entretien est un bel exemple.

Maintenant que les présentations sont faites, je vais laisser la place à nos deux protagonistes pour notre plus grand plaisir à tous.

D?avance merci à tous les deux!


Edit (Aska) : lien topic Réactions
« Modifié: octobre 14, 2011, 09:29:11 pm par J-V.T. Askaris »
Quand je suis plus faible que vous, je vous demande la liberté car cela s'accorde à vos principes; quand je suis plus fort que vous, je prends votre liberté car cela s'accorde à mes principes.
:userbar-dar2:

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[G.K.] L'Entretien
« Réponse #1 le: mai 26, 2011, 11:39:11 am »
Merci à toi, Matou, pour l'accueil chaleureux que tu as montré à l'égard de cette initiative.

Merci encore à Gérard Klein pour avoir répondu favorablement à notre invitation. Mais sans plus attendre, entrons dans le vif du sujet.




Pour beaucoup de gens, en France et ailleurs, Dune semble être un monument intemporel de la littérature SF. La récente parution des "Lettres de Dune", chez Ailleurs & Demain, a levé un coin du voile sur l'histoire éditoriale assez complexe, hachée et mouvementée, qui sépare les premiers manuscrits des années 1961/63 de leur traduction française de 1970.
Entre ces deux bornes, Dune fut pour Frank Herbert, son agent et ses éditeurs, un motif d'espoir et de doutes, d'attentes déçues et de paris sur l'avenir. Ainsi, bien avant d'être sacré "meilleur roman SF de tous les temps" (Locus 1975,1998), Dune et son histoire nous rappelle combien le "succès" est chose contingente, tributaire d'innombrables facteurs, de rencontres improbables, de représentations bornées ou de conditions favorables du marché.

Les "classiques" n'existent que rétrospectivement.Le succès d'un roman se construit, et c'est tout l'intérêt de notre échange que de chercher à en comprendre les mécanismes.



? Vous dites avoir découvert Dune en 1968. Puis-je vous demander sur quel support l'avez-vous lu la première fois ? Est-ce à travers les sérialisations d'Analog (1963-1965), les rares éditions reliées de Chilton/Gollancz (1965,1966,1968) ou les premiers poches (Ace/NEL) qui venaient à peine de voir le jour ?

? Votre premier contact avec Dune pose d'une certaine manière le problème de la réception d'un ouvrage AVANT sa traduction. À votre connaissance, qui, en France, avait accès à Dune et à l'oeuvre de Frank Herbert ? Que connaissait-on de ses nouvelles ou de son roman de 1956 (Dragon sous les mers) ? Je crois savoir, pour ma part, qu'à cette époque seule sa "Maison vagabonde" (Old rambling house) avait été publiée dans les colonnes du Galaxie de Juillet 1958. Son absence de notoriété fut-elle un frein dans vos efforts pour le publier ?



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« Modifié: mai 29, 2011, 05:15:10 pm par J-V.T. Askaris »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #2 le: mai 26, 2011, 05:02:39 pm »
Je pense avoir lu Dune la première fois, peut-être en 1968, peut-être un peu plus tôt, dans une édition de poche, trouvée un peu par hasard, peut-être chez Brentano's, librairie de l'avenue de l'Opéra, à Paris, que je fréquentais régulièrement car elle avait un bon rayon de science-fiction.
Je ne pense pas que grand monde, en France, en connaissait l'existence. Peut-être même étais-je le seul. En tout cas, je ne pense pas avoir rien lu d'autre de lui auparavant.
J'ai tout de suite été impressionné et j'ai suggéré à Alain Dorémieux de le prendre pour le CLA. Fort heureusement, il n'en a pas voulu, et ce titre figurait en tête de ma liste quand Robert Laffont m'a permis de créer la collection Ailleurs et demain.
Le fait que Herbert ait été un inconnu total en France à cette époque n'a eu aucune influence.
Une toute petite poignée de gens devaient lire Analog et je n'en étais pas. En tout cas, je ne crois pas avoir jamais rencontré quelqu'un qui avait lu Dune ici avant moi. Aux États-Unis même, Herbert demeurait très peu connu. Je ne me souviens pas que personne m'en ait parlé quand je suis allé aux ÉU en 1966 et rencontré à New-York le gratin des auteurs de science-fiction chez Virginia Kidd qui était aussi madame James Blish.
Frank Herbert qui devint un grand ami aimait à dire ou à faire dire que son roman avait été refusé par dix éditeurs. La confrontation des dates laisse un peu perplexe. Entre le serial dans Analog et la parution chez Chilton, il ne s'écoule pas un an. Mais il est vrai que Chilton était un petit éditeur et que les grands ont dû décliner. Dune était gros, pour l'époque, car les livres obèses ne manquent pas de nos jours. Mais il leur manque la densité de celui-ci.

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[G.K.] L'Entretien
« Réponse #3 le: mai 28, 2011, 09:20:30 pm »
Je voudrais faire dans ce post un petit aparté sur la situation américaine. Il nous permettra, au post suivant, de reprendre notre entretien sur une base comparatiste. On verra alors si le modèle "Sadoul-Valéry" tient la route.


Les "vingt-trois refus" & ce qu'ils nous disent de l'édition SF américaine des 60's


Frank Herbert qui devint un grand ami aimait à dire ou à faire dire que son roman avait été refusé par dix éditeurs. La confrontation des dates laisse un peu perplexe. Entre le serial dans Analog et la parution chez Chilton, il ne s'écoule pas un an. Mais il est vrai que Chilton était un petit éditeur et que les grands ont dû décliner. Dune était gros, pour l'époque, car les livres obèses ne manquent pas de nos jours. Mais il leur manque la densité de celui-ci.

Il est vrai qu'il règne autour de cette histoire des "23 refus" un petit parfum de légende qui doit réconforter bien des auteurs malheureux. Mais, si j'en crois les témoignages croisés de Brian Herbert & W.Touponce, confortés par ailleurs par les archives de Fullerton, il faut élargir notre chronologie, bien avant et après la date de 1965, pour saisir "l'économie éditoriale" de ces années et s'abstraire de tout prisme téléologique:

Chronologie éditoriale (US/UK) de Dune

Cette chronologie, encore sommaire, nous montre bien la difficulté qui fut celle de Frank Herbert et de son agent à trouver un format qui puisse répondre aux attentes des éditeurs américains. L'option d'une publication sous forme de trilogie est restée sur la table des négociations jusqu'en 1965, mais c'est bien l'idée d'un seul gros volume qui a dominé les négociations avortées de l'année 1964. Il semble que le format habituel des romans SF publiés aux États-Unis au milieu des 60's se soit établi à 50.000/75.000 mots quand les manuscrits de Dune dépassaient les 200.000 (l'édition de 1965 compte 204.410 mots). Aussi, l'argument de la "longueur excessive" revient de lettre en lettre, certains insistant sur des aspects plus formels comme la complexité de la trame narrative, alors que d'autres contestent l'intérêt même de l'intrigue (pas assez de pouvoirs psi, trop peu d'action, pas assez de "hard science"). Beaucoup s'émeuvent de la "difficulté" à entrer dans une intrigue où l'action ne démarre que les 100 premières pages passées :

Lettres de Dune

Frank Herbert avait même pris soin de tracer l'inventaire de ses rejets, dont nous avons retrouvé trace à Fullerton.

L'argument du "poids" est donc indissociable d'une lecture sur le fond, sur la nature de l'intrigue, son rythme, le "POV" (point de vue narratif ou focalisation), les effets de réel (réseau épigraphique), le caractère de "livre-univers", l'absence de "hard science"....et finalement le genre même dans lequel s'incrit Dune.

De l'économie aux valeurs, est-ce ainsi qu'il faut lire l'attitude réservée de certains éditeurs (Dorémieux) et critiques (Goimard/Thaon) face au pari de Gérard Klein ? Comparaison n'est pas toujours raison ...

« Modifié: mai 29, 2011, 05:14:37 pm par J-V.T. Askaris »

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[G.K.] L'Entretien
« Réponse #4 le: mai 28, 2011, 09:21:19 pm »
Jacques Sadoul & Francis Valéry face à Dune : de l'interprétation économique au jugement de valeur


Du témoignage de J.Sadoul aux analyses récentes de F. Valéry, on trouve encore, ici et là, l'idée que Dune incarnerait le passage d'une SF centrée sur les formats courts (via une presse spécialisée), à une SF dominée par les (gros) romans et la logique sérielle. Une SF moins originale, plus concentrée sur quelques titres, une SF promue à force de coups marketing et de "produits" stars dont on encouragerait la consommation quasi-addictive.
Ce jugement "économique" s'accompagne même, sous certaines plumes, d'une lecture assez  dépréciative de Dune considéré comme un fix-up habile mais artificiel et bricolé, délayant dans d'interminables pages ce que certaines nouvelles exprimaient en peu de mots. D'une certaine manière, la structure même du roman (et a fortiori d'un cycle) leur semble antinomique du surgissement, de l'effet de "novum", propre, selon eux, à la nouvelle.

Francis Valéry (Passeport pour les étoiles, 2000)

Ce petit texte sans prétention, destiné à un large public, et contraint a certaines ellipses de par son format, a le mérite de nous introduire dans un débat critique et historiographique qui ne manque pas d'intérêt. À la question de la "taille", qui aurait constitué un frein au développement étatsunien de Dune, Francis Valéry préfère lui  substituer un reproche quasi-inverse : c'est par la "taille" que l'économie éditoriale de la SF aurait connu une popularisation inversement proportionnelle à la qualité des textes publiés.
Le paradoxe n'est qu'apparent. Dune incarne bien le passage d'un média à l'autre, d'un circuit de distribution à un autre, d'une mécanique éditoriale à une autre, et sans doute à des inflexions dans les procédés d'écriture. On reste néanmoins réservé face à l'interprétation qu'en donne F. Valéry.
Cette réserve est avant tout méthodologique : F. Valéry se contente de plaquer sur une bibliographie subjective une grille arbitraire puisée dans les périodisations développées il y a plus de 30 ans par la fameuse Histoire de Jacques Sadoul (1972, réed. 1984 chez A&D). On y retrouve le même schéma ascension-déclin-renouveau, la même désolation à l'idée que la SF de "l'Âge d'Or" (tout un programme) se soit vue évincée par les marchands du Temple ...du poche et de la série romanesque. Un même soupçon aussi, autour de l'argent corrupteur, du marketing et des éditeurs obsédés par la réduction des "risques".


Parlons justement de ces "risques". Les éditeurs français de la seconde moitié des 60's n'avaient sans doute pas idée de la "poule aux oeufs d'or" représentée par le pavé romanesque, l'accumulation sérielle ou la diffusion massive des poches ("mass-market paperbacks"). À cette époque Jacques Sadoul vient à peine de prendre possession de J'ai Lu, devançant de quelques années l'arrivée de Goimard chez Pocket et celle de Gérard Klein au Livre de Poche. Nous y reviendrons plus en détail ultérieurement.
En 1969, rien de tout ça. Ailleurs & Demain est encore un beau projet et Dune commence à peine à procurer des revenus à Frank Herbert. Francis Valéry, dont nous apprécions tous le travail par ailleurs, aurait pu s'épargner un tel schématisme en évitant l'anachronisme d'une histoire téléologique rédigée sans souci de comprendre les acteurs et leurs représentations au moment où ils s'engagent, ou refusent de le faire, dans des aventures éditoriales dont ils ne maîtrisent en rien le cours. [Peut-être est-ce là l'effet du décalage entre une histoire littéraire de cabinet, axiologique, généalogique et arbitraire avec une Histoire compréhensive, sociologique et non déterministe ? ]


? Gérard Klein, comment expliquez-vous la réticence de Jacques Goimard et d'Alain Dorémieux à publier Dune ? Si l'argument de la notoriété n'a pas joué, était-ce celui du format ? Une réserve sur le fonds comme celles développées par Jacques Goimard, Marcel Thaon ou Judith Merill ?

? De votre côté l'idée de publier un ouvrage "obèse" a-t-elle constitué un quelconque problème pour vous, Robert Laffont ou vos collaborateurs ? Aviez-vous envisagé la possibilité d'une publication morcelée en 2 ou 3 volumes ? Avez-vous souvenir que d'autres romans comparables aient été publiés à l'époque sur le marché français ?


Nous aborderons dans une prochaine session la question de la naissance d'A&D.

Edit: Alain Dorémieux et non Michel
Edit: reformulation de ma question (clarification des rôles respectifs d'Alain Dorémieux et des critiques) [  :-[ ]
« Modifié: mai 29, 2011, 05:11:37 pm par J-V.T. Askaris »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #5 le: mai 29, 2011, 12:03:22 am »
[...]
Je ne vois pas quelle réticence Jacques Goimard aurait pu manifester puisqu'il ne dirigeait aucune collection à cette époque et qu'il n'avait aucune influence éditoriale. Il ne commence à s'occuper de Presses-Pocket SF qu'en 1977.
En ce qui concerne Alain, et non Michel Dorémieux (sans doute lapsus à propos de Michel Demuth qui s'occupait du CLA mais ne décidait pas), il redoutait, non sans raisons, pour le CLA, une lourde traduction, un auteur inconnu et donc un succès très incertain pour une collection qui ne se vendait pratiquement que par souscription. Dorémieux a manifesté la même réticence à publier P. K. Dick, pour des raisons similaires alors qu'il aimait cet auteur, et malheureusement pour moi, il a fini par céder à mes instances notamment pour Le Maitre du haut-chateau et autre chefs d'?uvres. Six mois plus tard, c'était dans Ailleurs et demain. Comme quoi ma précognition a des trous.

Le point de vue de Francis Valéry est, comme il lui est souvent arrivé hélas, subjectif, empreint de jalousie et mal informé. Le début des années 1950 est marqué, aux ÉU, par l'apparition de The Magazine of fantasy and science-fiction (Anthony Boucher) et de Galaxy (Gold), qui vont profondément renouveler le domaine en introduisant une note plus littéraire que celle d'Analog que Campbell et ses successeurs entrainent sur des voies de plus en plus sulfureuses, style Dianétique et scientologie (même si cela demeure une revue très estimable).
Les années 1950 et 1960 vont voir se multiplier les publications de livres, en hard cover puis surtout en poche, avec des collections exemplaires comme, dès 1952 ou 1953, celles de Signet ou Ballantine dont les couvertures sont remarquables et en rupture totale avec les clichés spatiaux antérieurs. J'en possède des centaines qui montrent bien qu'entre disons 1951 et 1965, il se passe là quelque chose de fondamental.
Les grands éditeurs loupent Dune. Soit. Mais du coup Chilton, petite maison, sera rachetée quelques années plus tard par un grand groupe.
Enfin, aux USA comme en France, le succès de Dune est lent et très progressif. Il faut au moins dix ans pour l'installer.
L'intérêt de Hollywood ne viendra que vingt ans plus tard, en grande partie porté par le projet de Jodorowski dont on peut regretter qu'il n'ait pas pas pu aller à son terme. Vu ce qu'a fait Lynch, à quelques morceaux d'anthologie près, ça n'aurait pu être que mieux.

Je ne connaissais pas du tout le détail de l'histoire des 23 refus. Cela étant, il faut tenir compte des relations normales et pas forcément idylliques entre auteur, agent (Blussingame était un des meilleurs) et éditeurs. Herbert proposait quelque chose de tout à fait étrange dans ces années 1960, par le sujet (écologique), le cadre (un très lointain avenir aristocratico-oligarchique), l'ambition intellectuelle (on est loin de Fondation) et la taille. Ça ne pouvait que dérouter les éditeurs installés.

Sur les épigraphes, je vois qu'ici ce serait Lurton qui les aurait suggérés. Possible mais cela me laisse un peu sceptique. Vance, qui était un ami proche de Herbert les aurait utilisés avant lui, ou inversement. En tout cas, ils discutaient de leurs procédés littéraires.

En ce qui concerne Ailleurs et demain, il n'y a jamais eu aucun problème lié à la taille et à aucun moment aucune idée de morceler. Bien au contraire, j'ai demandé qu'on réunisse dès que ce fut possible Dune et Le Messie de Dune en un seul volume, ce qui a du reste beaucoup aidé au décollage de l'ensemble en France. À l'époque, personne ne savait et sans doute pas Frank lui-même qu'il écrirait Les Enfants de Dune et d'autres suites, en grande partie sous la pression de ses agents et éditeurs. Les Enfants? m'a toujours semblé un peu artificiel. En revanche l'Empereur-dieu de Dune me semble demeurer un des points forts du cycle. Politiquement très intelligent.


Edit (Askaris) : obscena verba
« Modifié: juin 09, 2011, 06:46:54 am par J-V.T. Askaris »

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[G.K.] L'Entretien
« Réponse #6 le: mai 29, 2011, 11:11:16 am »
Je ne vois pas quelle réticence Jacques Goimard aurait pu manifester puisqu'il ne dirigeait aucune collection à cette époque et qu'il n'avait aucune influence éditoriale. Il ne commence à s'occuper de Presses-Pocket SF qu'en 1977.
J'ai été elliptique et confus pour le coup et je m'en excuse. Jacques Goimard (dans sa critique du Monde) comme Marcel Thaon dans les colonnes de Fiction (ou J. Merril de l'autre côté de l'Atlantique) ont montré un accueil réservé à Dune contrairement à vous ou une autre figure du fandom comme P. Versins. C'est donc non en qualité d'éditeurs mais comme figures écoutées et influentes au sein du "milieu" qu'ils auraient pu jouer un rôle dans cette phase de pré-réception. J'imagine que la décision d'éditer (ou non) un ouvrage n'est pas tout à fait indifférente à la "réputation" qui le précède. C'est ainsi qu'il fallait comprendre ma formulation confuse et sans nul doute absurde par l'amalgame qu'elle entretenait.
Ceci étant précisé, la question reste légitime. Ma question n'a plus de sens, par contre, si vous étiez bien le seul francophone à avoir eu connaissance de l'existence de Dune dans les années 1968/1969. Chose à peine croyable pour un ouvrage doublement primé et évoqué dans la presse anglo-saxonne par des figures aussi écoutées que Clarke, Heinlein, Merril, Anderson, Vance, Pohl, Campbell ou Budrys... J'ai peine à imaginer que le fandom français puisse avoir été si indifférent à l'actualité étatsunienne (Sadoul et sans doute Demuth ne l'étaient pas, j'en suis bien certain). C'est vraiment stupéfiant (pour une littérature qu'on disait "sous influence") et en même temps très éclairant sur les décalages transatlantiques.



Sur les épigraphes, je vois qu'ici ce serait Lurton qui les aurait suggérés. Possible mais cela me laisse un peu sceptique. Vance, qui était un ami proche de Herbert les aurait utilisés avant lui, ou inversement. En tout cas, ils discutaient de leurs procédés littéraires.
L'information est tirée des Lettres de Dune, page 239 (édition tp A&D). Il est fort probable que le procédé soit déjà connu de Frank Herbert à cette époque, et la piste que vous soulevez est très intéressante. Jacques Goimard, dans son article de la revue Protée (1982), formule l'hypothèse d'un emprunt à Van Vogt. Notons aussi que le procédé de l'encyclopedia exposita avait été employé par Asimov quelques années plus tôt.

En ce qui concerne Ailleurs et demain, il n'y a jamais eu aucun problème lié à la taille et à aucun moment aucune idée de morceler. Bien au contraire, j'ai demandé qu'on réunisse dès que ce fut possible Dune et Le Messie de Dune en un seul volume, ce qui a du reste beaucoup aidé au décollage de l'ensemble en France. À l'époque, personne ne savait et sans doute pas Frank lui-même qu'il écrirait Les Enfants de Dune et d'autres suites, en grande partie sous la pression de ses agents et éditeurs. Les Enfants? m'a toujours semblé un peu artificiel. En revanche l'Empereur-dieu de Dune me semble demeurer un des points forts du cycle. Politiquement très intelligent.
La question de la mise en série mérite que nous y revenions plus tard. Mais le principe de la "grande trilogie" apparaît déjà dans l'interview non publiée accordée par FH à Willis McNelly en 1968. Il y reviendra dans plusieurs interviews dans les années 76-78. J'y reviendrai aussi avec documents à l'appui. Il n'est pas impossible, non plus, que cette  affirmation selon laquelle tout était en place dès le début des années 60, soit une manière de réécriture de l'histoire. Votre argument me fait penser à ce qu'écrivait Jacques Sadoul des Enfants de Dune :
Citer
Retour d'un autre grand ancien avec Le Fils de Zorro, pardon je voulais dire The Children of Dune de Frank Herbert. Le succès commercial du premier Dune ne cessant de croître, les éditeurs américains ont offert des sommes considérables à Herbert pour qu'il continue sur sa lancée; à l'heure où j'écris ces lignes [1984], il en est à son sixième ou septième "Dune" et je citerai les nouvelles parutions uniquement pour mémoire.

Je referme (très provisoirement) la parenthèse . Venons en à A&D.
« Modifié: juin 05, 2011, 12:05:10 am par J-V.T. Askaris »

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[G.K.] L'Entretien
« Réponse #7 le: mai 29, 2011, 04:32:20 pm »
Les premiers pas d'Ailleurs & Demain... & Dune


? La publication de Dune est quasi contemporaine de la création de votre collection aux éditions Robert Laffont. Il figure dans vos tous premiers titres. Les deux démarches (publier Dune/créer une nouvelle collection) se sont-elles nourries l'une l'autre ? Dune et vos premiers titres illustraient-ils, à vos yeux, le caractère novateur et ambitieux d'une S.F. re-définie comme Speculative Fiction ? C'est-à-dire émancipée de la macule attaché à la "Sci-Fi" si violemment marginalisée par la critique littéraire française mainstream des années 50. J'ignore si l'étiquette "New Wave" était déjà en vogue à la fin des années 60, mais quel que soit le nom qu'on lui donne, aviez-vous le sentiment, presque militant, d'oeuvrer à un nouveau cours de la SF, à la fois intellectuellement plus inventif et plus ouvert au grand public cultivé ?


? Quels étaient vos rapports avec Robert Laffont ? Vous laissait-il toute latitude dans le choix de vos titres ? ou de votre équipe ? Vos effectifs ont-ils varié dans le temps ? Étiez-vous soumis à une politique du chiffre ?
? À part des souvenirs et des témoignages oraux (comme les entretiens de Robert Laffont sur France Culture), qu'est-il resté de ces années pionnières ? Ailleurs & Demain possède-t-elle des archives ?
? Les jeunes cadres qui s'emploient à faire marcher cette collection à vos côtés sont-ils instruits du passé de cette maison ? Existe-t-il une "identité", une "culture", un "patrimoine" d'entreprise propre à votre collection ?


? D'une certaine manière, la création d'A&D peut-elle se comprendre rétrospectivement comme le miroir d'un âge faste et particulier de la SF ? Une parenthèse historique  où le souci littéraire et l'accueil du grand public pouvaient laisser espérer le développement d'une expression lestée du stigmate générique et de son (auto-)enfermement ?



« Modifié: mai 29, 2011, 04:34:59 pm par J-V.T. Askaris »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #8 le: mai 29, 2011, 07:56:25 pm »
Je voudrais revenir d'abord sur les questions et réponses précédentes:
D'abord sur les refus par l'édition américaine qu'il faut relativiser, même si je n'en connaissais pas le détail. D'abord, Herbert essaie de vendre à travers Blussingame un roman qui n'existe pas encore. C'est seulement quand un manuscrit complet existe qu'on peut parler de refus. Auparavant, il s'agit d'avis, d'hésitations, etc.
En France où un projet autre qu'un manuscrit complet n'est jamais accepté sauf évidemment si l'auteur a déjà commis des best-sellers, la question ne se serait pas posée. Donc parler de 23 refus me semble pour le moins abusif.

Ensuite, s'agissant de Dorémieux, j'ai exposé sa position que je crois logique. Quant à l'article de Goimard dans Le Monde, publié près d'un an après la sortie du livre et effectivement très hostile (malheureusement je n'en trouve plus trace), il l'a sérieusement ravalé quand il s'est efforcé de s'emparer de Dune pour sa collection de Presses Pocket (et dans son entretien récemment publié par Bifrost, il ment outrageusement en attribuant la démarche de l'été 1977 à Bernard de Fallois. C'est bien lui, Jacques Goimard, qui est allé, en mon absence et à mon insu, faire le siège de la secrétaire de Robert Laffont.) Goimard ne lisait pratiquement pas l'anglais et ignorait ce qui se publiait dans cette langue. Versins a découvert, sauf erreur, car il lisait l'anglais mais peu, le roman dans ma collection.

La fandom français était inexistant à l'époque, en dehors de la petite équipe de Fiction. Sadoul ignorait le livre et Demuth ne l'avait pas lu avant que je le lui confie pour traduction. J'ajouterai que pratiquement personne ne lisait Analog ici à l'époque.

Sur les épigraphes, vous avez raison de rappeler que d'autres auteurs en ont usé, mais chez AEVV, il s'agissait de citations. Ce sont, je crois, Jack Vance et Frank Herbert qui en ont fait les premiers un usage littéraire original et systématique. Asimov, sans doute. Faut voir.

Sur les suites de Dune, il est très possible que d'emblée ou plutôt au cours des dix années d'élaboration du projet, FH ait pensé aux Enfants et au reste. En tout cas, il ne m'en a jamais parlé et semblait bien vouloir en rester au Messie de Dune qui concluait un cycle. Ce que dit Sadoul sur l'insistance de ses éditeurs est très certainement exact. En tout cas, après Le Messie, nous n'avons entendu parler de rien et le succès très lent de Dune que vous évoquez n'a pas dû précipiter les choses.

Sur les questions suivantes, quand j'ai créé Ailleurs et demain, j'ai fait une sélection d'une dizaine de titres qu'on trouvera aisément dans la liste chronologique figurant à la fin des A&D et dans laquelle Dune n'occupait aucune place particulière. J'ai toujours détesté le terme de speculative fiction qui a un côté faux-cul même si certains de ses défenseurs, comme Robert Heinlein, sont tout à fait respectables. Celui de sci fi n'existait nulle part en France même si l'expression aurait été créée par Forest Ackerman dès 1954, et n'apparait pas avant les années 1970 au plus tôt. Dès le départ, elle caractérise le très bas de gamme.
C'est la science-fiction de qualité, celle que je publie, qui était ignorée ou méprisée.

Comme je l'ai dit et écrit cent fois, je voulais créer une collection de très bons textes, rendant justice au domaine, dans une présentation normale, évitant le ratage de Présence du Futur avec son passage au format de poche, et dont le prix, également normal, permettrait de rémunérer convenablement auteurs et traducteurs.
J'ai toujours été et demeure entièrement libre de mes choix.
L'effectif n'a jamais été que de 1, c'est-à dire moi-même. Bien entendu, les services techniques des Éditions, étranger, contrats, comptabilité, fabrication, commercial, presse, ont rempli leur rôle comme ils font pour tous les titres.
Je n'ai pas d'archives. Les éditions ne semblent pas en avoir beaucoup non plus. On a souvent beaucoup de mal à retrouver de simples contrats. J'ai donné à Quarante-Deux beaucoup de documents, généralement graphiques.
Je ne vois pas de quels jeunes cadres vous parlez en dehors de moi qui ne suis plus tout à fait jeune.
J'ai l'impression croissante et vaguement désagréable que vous n'avez pas la moindre idée de la façon dont marche une maison d'édition.
La patrimoine, c'est la collection elle-même.

La création d'Ailleurs et demain est intervenue à un moment où il ne restait presque plus rien dans la domaine et en tout cas aucun débouché pour des auteurs français. Les années 1960 ont été les plus sombres de notre histoire, en attendant les années 2000 et la suite qui s'annoncent pires. C'est pourquoi le succès d'Ailleurs et demain à partir de 1969, puis de la sf chez J'ai lu, à partir de 1971, puis de la GASF du Livre de Poche à partir de 1974/1975 ont été de fort heureuses surprises.

L'étiquette New Wawe a été appliquée à la fin des années 1970 à une tendance hard rock de la musique pop.
Si vous pensez à New Worlds, il s'agit d'une revue créée après la guerre et dont Moorcock appuyant Carnell renouvelle un temps la formule sur la fin des années 1960. Ce sera un échec certes grandiose.
Aucun contact à l'époque même si certains auteurs, comme Spinrad, publié dans NW pour Jack Barron, le sont aussi dans A&D.
« Modifié: mai 30, 2011, 07:50:15 pm par Gérard Klein »

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« Réponse #9 le: mai 31, 2011, 12:04:17 am »
L'étiquette New Wawe a été appliquée à la fin des années 1970 à une tendance hard rock de la musique pop.
Si vous pensez à New Worlds, il s'agit d'une revue créée après la guerre et dont Moorcock appuyant Carnell renouvelle un temps la formule sur la fin des années 1960. Ce sera un échec certes grandiose.
Aucun contact à l'époque même si certains auteurs, comme Spinrad, publié dans NW pour Jack Barron, le sont aussi dans A&D.

L'expression "New Wave science fiction" apparaît en 1966/1968 sous la plume de Judith Merril (qu'on ne présente plus). Elle est reprise par des critiques et des éditeurs comme Michael Moorcock, Lester Del Rey, Frederik Pohl ou Donald A. Wollheim. Elle est, aujourd'hui, couramment usitée au sein des SF Studies (principalement des articles, mais aussi quelques livres comme on peut le voir ici).


J'ai l'impression croissante et vaguement désagréable que vous n'avez pas la moindre idée de la façon dont marche une maison d'édition.

Il faudrait déjà s'entendre sur ce que nous entendons respectivement par "maison d'édition". Sous cette vague étiquette entrent des structures très hétérogènes. Le bibliographe, que je suis, ne vous apprend rien en rappelant à mes camarades la granularité et l'instabilité des structures éditoriales. Le pouvoir décisionnel est à géométrie variable. Il n'est pas rare de voir une maison d'édition prendre le contrôle d'une autre et l'intégrer à sa structure sans pour autant lui retirer son "autonomie", du moins au niveau de l'appelation commerciale (trade name) ; il peut aussi arriver que certaines sous-structures et collections s'autonomisent progressivement au sein d'une maison d'édition puis changent de statut au sein de l'organigramme du groupe en adoptant un identifiant ISBN distinct de celui des maisons-mères ; ainsi, que ce soit par acquisition ou par scissiparité, certains organigrammes peuvent emboîter jusqu'à 4, 5 (voire plus) niveaux de décision : on parlera donc de groupes ou maisons-mères (publishing company/house ou parent corporation), subdivisées en divisions et en imprints/publishing brand names (marque commerciale/collection... à ne pas confondre avec "series").

Pardon de ce petit laïus technique, mais il n'est pas indifférent de savoir, par exemple, que Ace Books est un des imprints de Berkley, elle-même division de Penguin Group USA (parent corporation). Il n'est pas, non plus, inutile de savoir que l'histoire éditoriale de Dune aux États-Unis dans les années 70 fut passablement compliquée par l'organisation complexe (et parfois opaque) de la nébuleuse G.P.Putnam's Sons et de ses imprints ou racheteurs (Berkley Books, Berkley Medaillon, Putnam-Berkley, Ace Books, Ace Charter, Ace -Grosset & Dunlap, Penguin Putnam Inc. etc.) Je vous prie de croire que déterminer l'identité du hiérarque (editor; senior editor; executive editor; senior executive editor; marketing director; editor-in-chief; freelance editor; editorial director; editorial assistant; associate editor) qui a pris la décision de choisir tel illustrateur ou de conserver le même responsable designer des "fonts" (Jeremiah B. Lighter pendant une quinzaine d'années) relève de la plus haute éxégèse taxonomique tant les courriers divergent (les éditeurs américains ont des archives).

Difficile dans ces conditions de préjuger de votre autonomie au sein du groupe Laffont, même si je me réjouis de lire :

J'ai toujours été et demeure entièrement libre de mes choix.

Par contre, il y a bien au moins une occasion (et le scandale est resté dans les annales) où votre autonomie a été prise en défaut :

C'est bien lui, Jacques Goimard, qui est allé, en mon absence et à mon insu, faire le siège de la secrétaire de Robert Laffont.

J'ai d'ailleurs le souvenir d'une de nos discussions sur le forum du Cafard où ....

Citation de: Gérard Klein
Sam Mai 22, 2010 5:38 pm
Non, ça c'est inexact. Ailleurs et demain la Bibliothèque est toujours apparu sans problème sur les catalogues/
bons de commande et la base de données.
Toutefois une erreur a été commise en mettant les coffrets sous cellophane. Du coup, les libraires ont pensé
massivement qu'ils ne pouvaient pas séparer les volumes ce qu'ils avaient tout à fait le droit et même
l'obligation légale de faire sur demande du client. J'avais pourtant demandé que les volumes soient présentés
séparément et sous coffret, sans majoration de coût. Dieu, on le sait bien, n'est pas toujours écouté.
Je pense aussi que la maquette noire, certes très élégante, était une erreur. Le noir est peu visible. Je m'y suis
opposé, sans succès.

Il faut donc croire que les effectifs qui vous entourent, techniques ou non, jouent un rôle. Arrêtez-moi si j'extrapole ...

L'effectif n'a jamais été que de 1, c'est-à dire moi-même. Bien entendu, les services techniques des Éditions, étranger, contrats, comptabilité, fabrication, commercial, presse, ont rempli leur rôle comme ils font pour tous les titres.
[...]
Je ne vois pas de quels jeunes cadres vous parlez en dehors de moi qui ne suis plus tout à fait jeune.

Vos traducteurs, vos correcteurs, vos attachés de presse, vos maquettistes, vos illustrateurs ....tous ces acteurs étaient-ils embauchés comme freelance workers ?
Et même si les contrats étaient précaires (enfin, je suppute), je note tout de même que vous êtes un homme fidèle à ses traducteurs (Demuth 1970-2005) comme à ses illustrateurs (Mme Paternoster).
? Tout cela ne fait-il pas une "maison", une "équipe"?

J'insiste là-dessus car nos prochaines sessions aborderont le thème de la continuité, de la "mise en collection" et des implications du phénomène sériel sur la politique et l'organisation des structures éditoriales.
? Je me demandais donc si cette continuité intellectuelle et matérielle (si elle était avérée) ne se doublait pas d'une permanence des hommes et des équipes? Et, dans cette hypothèse, comment gériez-vous les départs et interruptions (le retrait de Demuth à la fin des 70's) ?

Je n'ai pas d'archives. Les éditions ne semblent pas en avoir beaucoup non plus. On a souvent beaucoup de mal à retrouver de simples contrats. J'ai donné à Quarante-Deux beaucoup de documents, généralement graphiques.
[...]
La patrimoine, c'est la collection elle-même.

Voilà qui est bien dommage. Je connais quelques malheureux archivistes à l'IMEC ou à l'ITEM qui vont prendre le deuil.  Et je ne parle pas de tous ces universitaires désoeuvrés. Quand je vois les montagnes de contrats et de correspondances, de brouillons et de synopsis qui engorgent les archives Herbert & Blassingame (en attendant d'accéder à celle du groupe Penguin Putnam), je suis presque incrédule. Pardonnez mon étonnement, mais j'avais l'espoir que cette période pré-informatique, encore innocente des e-mails et des traitements de texte qui rendent toute histoire littéraire bien incertaine, nous laisserait de quoi nous mettre un brouillon ou deux sous la dent. La faute au téléphone ?

? Plus rien donc de vos négociations avec Berkley ou Blassingame ? Plus rien de vos échanges avec Frank Herbert ? Plus rien de vos instructions à Michel Demuth ? Plus rien de vos corrections et de tout ce qui remplit le quotidien d'un éditeur comme le rappelait un de vos concurrents ?

Citation de: Jacques Goimard
La direction de collection est un métier d'écriture. On revoit les traductions et les manuscrits français pour proposer des solutions là où l'on perçoit des problèmes ; on rédige les argumentaires commerciaux, les quatrièmes de couverture, les messages publicitaires (s'il y a lieu), des articles pour le zine maison, des textes pour l'"objet" promotionnel donné aux acheteurs lors de la campagne S.-F. de l'année. Et des préfaces. Encore de la critique promotionnelle, mais avouée cette fois-ci.

? Plus rien de ce travail invisible d'editing (proofreading/copyediting/developmental-substantive editing/formatting) qui a fait la grandeur de certains éditeurs comme le rappelait récemment Assouline dans son blog ?
? Qu'est-ce qu'un livre doit à son "editor"? Oui, que lui doit-il ? Que doit-il également à son traducteur ou a son correcteur ?


Pour avoir parcouru le palimpseste herbertien de brouillons annotés, de lettres aux éditeurs ou à l'agent, je ne crois plus au mythe de l'auteur-démiurge. Je ne crois plus non plus à l'oeuvre "finie", imprimée, archivée, patrimonialisée. Toute oeuvre de l'esprit est inachevée tel un Esclave de Michel Ange. Chaque traduction est une recréation. D'ailleurs, il n'y a pas une seule version du Cycle, mais au moins deux grâce aux différences de co-édition entre Putnam et Gollancz, on y reviendra.
Je crois que la littérature comporte une grande part de collectif comme un film de cinéma où le produit fini n'est pas toujours celui voulu par le scénariste ou le metteur en scène.

Dussions-nous quelque peu heurter votre modestie, nous aborderons dans une prochaine séance, et si vous le voulez bien, votre rôle dans la traduction et la "matérialité" du livre. Ce sera une occasion d'entrer dans le concret, le quotidien et les choix qui font aussi la "création".
« Modifié: mai 31, 2011, 12:10:33 am par J-V.T. Askaris »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #10 le: mai 31, 2011, 01:00:32 am »
[...]
La question posée concernait mon autonomie de choix.
Elle a toujours été et demeure entière.

Je choisis des livres. Seul. S'ils sont francophones, je vois avec les auteurs l'établissement du texte.
Je choisis des traducteurs. Seul.
Je choisis éventuellement des illustrateurs (ce qui peut être l'objet de discussions (rarement) au moins quant à leur propositions).
Le reste relève évidemment de la maison d'édition. Je ne suis Dieu que dans mon univers. Faites attention: c'est aussi le vôtre.

En ce qui concerne Michel Demuth, je m'en suis longuement expliqué dans la préface du livre qui lui est consacré. Ses retards à répétition m'ont amené à renoncer à lui comme traducteur.
J'ai repris contact avec lui à propos des faux Dune auxquels il a donné un certain ton, qui leur faisait défaut. Après son décès, je me suis tourné vers Patrick Dusoulier.
Une fois de plus, je pense que vous ne comprenez pas du tout comment fonctionne une maison d'édition.
Mon expérience est certes très limitée mais je travaille avec Robert Laffont depuis 1969 et j'ai signé mon premier contrat avec le Livre de Poche en 1966.



Edit (Askaris): obscena verba
« Modifié: juin 09, 2011, 06:48:42 am par J-V.T. Askaris »

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[G.K.] L'Entretien
« Réponse #11 le: mai 31, 2011, 08:53:20 am »
.









En ce qui concerne Michel Demuth, je m'en suis longuement expliqué dans la préface du livre qui lui est consacré.


L'ouvrage en question peut être trouvé ici.
J'y renvoie donc pour tous les aspects concernant la traduction. Des questions en moins pour nous.

Cela conclut la première partie de cet entretien. Nous allons désormais aborder le contenu même de Dune, mais pour se faire je laisse
la parole à l'un de mes camarades.



Le reste relève évidemment de la maison d'édition. Je ne suis Dieu que dans mon univers. Faites attention: c'est aussi le vôtre.

Rassurez-vous sur ce point, je suis mécréant au dernier degré. Je ne crois pas plus aux fausses idoles qu'aux faux-Dune.



.
« Modifié: mai 31, 2011, 08:58:39 am par J-V.T. Askaris »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #12 le: mai 31, 2011, 12:15:14 pm »
Bonjour Gérard Klein,
Merci d'avoir permis aux lecteurs français de découvrir un tel pan de la SF en général, et le cycle de Dune en particulier, nous vous en serons éternellement reconnaissants. Personnellement, Dune notamment a participé en quelque sorte à me construire en tant que lecteur et auteur.
Mes questions seront peut-être moins documentées et exhaustives que celles d'Askaris, et plus tournées vers l'écriture elle-même.

En premier lieu, je me permets une question ne concernant pas Dune, mais vous-même : l'idée première du "Seigneur de la guerre"* ne vous a-t-elle pas été inspirée par la lecture du "Rêve d'un homme ridicule" de Dostoïevski ?
*dont j'ai chez moi l'édition de 71 (merci A.)

2) Dans quelle mesure Beverly Herbert a-t-elle, à votre connaissance, inspiré Frank pour Dune ? Son rôle s'apparentait-il seulement à celui d'une sorte de muse ou source d'idées, ou prenait-elle une part plus importante à la création et à la révision de l'écriture ?

3) Que pensez-vous de Marty et Daniel à la fin du cycle ? Je me demandais ici dans nos débats si ces deux personnages n'étaient pas une mise en abyme de Frank et Beverly eux-mêmes, qui interviendraient dans l'histoire en entités supérieures apparentées à des dieux ou maîtres de jeu (référence aux jeux de rôles), et qui ainsi auraient pu prendre une part plus importante dans le 7ème et dernier volume du cycle, que nous n'aurons hélas jamais (je ne préfère même pas parler de ce qu'ont commis BH & KJA, sinon je risque d'être vexant).
En effet, des effets de réverbération d'un auteur dans son ?uvre ont été maintes fois expérimentées par le passé (Cervantès, A. Cohen, et plus récemment Stephen King), mais jamais d'une manière aussi mystérieuse et ouverte au doute.
Que pensez-vous de cette théorie, et sinon quelle serait la vôtre ?

(4) J'aurai des questions sur la Dune Encyclopediae, mais je les réserve pour plus tard.
« Modifié: juin 01, 2011, 05:34:33 am par Filo »
Ici maintenant
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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #13 le: mai 31, 2011, 08:10:22 pm »
D'abord sur les avis d'éditeurs, etc.
L'éditeur est le premier lecteur (ou du moins l'était aux USA, car l'espèce semble y avoir disparu à voir ce qu'on trouve dans les livres édités).
En tant que premier lecteur, il est à même de faire part de ses réflexions à l'auteur sur tel ou tel point, erreur matérielle par exemple sur les noms de personnages, longueurs, passages obscurs, etc. L'auteur, s'il est aussi intelligent que Frank Herbert, en tient évidemment compte. Cela ne relève pas pour autant de la collaboration.
J'ai bien évidemment conseillé par exemple Michel Jeury ou Philippe Curval et bien d'autres sur tel ou tel point de leurs manuscrits. Cela ne fait pas de moi un co-auteur, et de loin. Comme je l'ai souvent fait remarquer, il vaut mieux rectifier le tir avant la sortie du livre que de découvrir un défaut après.

L'auteur est bien, sauf collaboration avouée, le seul responsable de son ?uvre. Maintenant, qu'il prenne des avis à droite ou à gauche, pourquoi pas.

Par ailleurs, l'organisation des groupes d'édition n'a pas grand chose à voir avec l'activité de l'éditeur, en tout cas la mienne, sauf s'il est viré. Énumérer les différents propriétaires de Chilton ou de Putnam, ou ceux de Laffont, n'a pas beaucoup d'intérêt pour l'intelligence du texte. On pourrait aller plus loin et chercher les profils des actionnaires comme font les analystes financiers dont je fus plus ou moins. Ou prendre en compte la météorologie.

Un éditeur édite des textes. Il a bien entendu son mot à dire sur la présentation et j'ai imposé mes choix notamment pour l'héliophore et les illustrations ultérieures.
Mais je n'ai évidemment rien à voir avec les imprimeurs etc. Et dans le cas de la Bibliothèque, le choix relevait évidemment du payeur, c'est à dire la maison d'édition. Je regrette le choix de couverture noire, celui, découvert après coup, des emballages plastiques et pis encore les coquilles défigurant certains volumes, malfaçon que nous n'avons découverte que longtemps après et qui était entièrement imputable au composeur, mais cela sort de mes compétences. En général, le pilote ne construit pas l'avion même si on peut lui demander son avis.

Non, j'ignore tout à fait ce Dostoïevski et il n'est pas cité dans le Dictionnaire des ?uvres de Bouquins. Si je tombe dessus, j'y jetterai un coup d'?il.

La question du rôle de Beverly est intéressante. Je l'ai assez bien connue, comme Frank, et c'était une femme en tous points remarquable, une grande dame. Elle était certainement la première lectrice de Frank et devait lui donner des avis. Apparemment Frank, qui ne devait pas toujours être facile, la tenait en grande affection et en la plus haute estime. Il tenait certainement compte de ce qu'elle lui disait. Mais je n'en sais pas plus. Et la discutable biographie de Frank Herbert par Brian ne nous en dit guère plus.

J'ai pensé aussi que Marty et Daniel étaient une sorte de mise en abîme de Frank et Beverly. Cela dit, je crois qu'il ne faut pas chercher trop d'intention car Frank lançait des idées ou des pistes manifestement sans savoir lui-même où elles le conduiraient. Ce passage, sans doute rédigé après la mort de Beverly, je le perçois comme une sorte d'hommage à ce qu'ils auraient été s'ils avaient vieilli ensemble. Chacun est libre d'en penser ce qu'il voudra.

En revanche, j'ai été carrément choqué par l'usage qui en a été fait dans les faux Dune de Kevin Anderson et Brian Herbert.

S'agissant de la force qui contraint à revenir depuis on ne sait quelles profondeurs de l'espace les Honorées Matriarches, j'étais depuis longtemps convaincu bien que Frank ne m'en ai jamais rien dit, qu'il s'agissait des machines pensantes proscrites. Je ne suis pas sûr de l'avoir écrit mais je l'ai dit à plusieurs reprises. C'était dans la logique du cycle, et en un sens déjà esquissé dans Destination vide et ses suites.

Je préfère me taire sur le tour qui a été donné à cette idée, peut-être présente dans les notes de Frank, dans les faux Dune.

Sur la Dune Encyclopedia, je ne dirai rien du tout. Je l'ai eue entre les mains et je la considère comme une escroquerie. Je crois du reste que Frank était plus que réservé à son égard mais qu'il était d'un naturel tolérant et qu'il ne voulait pas se brouiller avec ses fans.
J'ai pu constater la même chose à propos du film de Lynch. Officiellement, à sa sortie, il l'a soutenu. Mais en privé, sensiblement plus tard, il en disait pis que pendre. Il avait été profondément déçu et par le film et par son échec largement mérité.
Lors d'un déjeuner que j'avais organisé entre lui et Alexandro Jodorowski dans une grande brasserie de la Bastille probablement au tout début des années 1980, afin de les réconcilier car Jodo avait été froissé du peu de soutien que Frank lui avait apporté lors de son propre projet (et là-dessus, il faut apporter des bémols: d'abord Frank Herbert n'avait aucun pouvoir sur les producteurs américains qui ont finalement repoussé le projet Jodo pourtant admirable mais not invented by us, et ensuite Frank était un peu effrayé par le projet lui-même qui lui semblait sur bien des points peu conforme à ses intentions, on pourra en reparler) donc, je les ai réconciliés sans grande difficulté, et au cours du repas, Frank a dit à Alexandro que si le Dune de Lynch (pas encore réalisé) était un grand succès, il produirait une adaptation par Alexandro de son roman Le Preneur d'âmes (Soul catcher). L'échec du Lynch fait qu'il n'en a rien été.
Alexandro Jodorowski, qui fut un ami très proche et l'est resté bien que je ne le voie plus guère (et c'est sans doute de ma faute) a été très profondément affecté par l'échec de son projet. On peut le comprendre quand on mesure l'influence qu'il a eue sur les carrières de Gyger, Christopher Foss, M?bius, et de bien d'autres et sur tout le cinéma américain de science-fiction ultérieur à commencer par Alien. Cet échec fut à mon avis un désastre pour le cinéma.
Le film d'Alexandro dont on peut se faire une idée à partir des nombreux documents publiés dont la continuité dessinée par M?bius (quand je pense que je ne l'ai même pas) s'écartait certainement de la vision de Frank Herbert mais il aurait pu être grandiose. Et Alexandro avait l'étoffe pour le faire. Mais les distributeurs américains, les Majors, ne voulaient pas distribuer mondialement un film français ce qui ruinait le projet sur lequel des sommes déjà considérables avaient été dépensées par Seydoux si je me souviens bien.

J'ajouterai que j'ai rencontré Bev et Frank à chacun de leurs passages à Paris, une dizaine ou une douzaine, pendant les années 1970 et 1980, je pense, que nous avons généralement dîné au Buisson Ardent, restaurant en bas de chez moi et eu toujours des relations très amicales et des échanges très passionnants, notamment sur la concentration du capital, la constitution d'oligopoles économiques et le risque de l'avènement d'une néo-féodalité qui me semble bien avancé et qui, en quelque sorte recoupait à la fois Dune et mon travail d'économiste à l'époque. Je ne me souviens pas que nous ayons échangé beaucoup de correspondance.
« Modifié: août 14, 2011, 12:33:23 am par Gérard Klein »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #14 le: mai 31, 2011, 10:38:02 pm »
Bonjour Monsieur Klein,

vous découvrez le roman "Dune" en 1968, or quelques années auparavant vous rédigiez "la Saga d'Argyre" et, selon votre postface à l'édition de 1987, le "Chirurgien d'une Planète" entre 1958-1959. Un peu comme dans "Dune", on retrouve dans ce roman quelques éléments similaires (à divers degrés); ainsi l'image du désert, les masques obligatoires pour sortir des villes, ressources et pouvoir, le climaticien, le plan de transformation écologique, les coptères ('thopter, orni)... d'ailleurs, à la seule lecture de la première page, une (mauvaise) pensée m'a traversé l'esprit "mais quelle copie de Dune suis-je en train de lire ?"

Mes questions (ingénues) seraient (sachant que je n'ai lu que la version de 1987 du "Rêve des Forêts", en non celle originale) :
- avez vous eu alors une impression de déjà lu chez Brentano's en parcourant "Dune" ?
- la lecture de "Dune" vous a-t'elle influencée pour la ré-écriture du texte de "Chirurgien d'une Planète"


Merci par avance pour votre attention et vos réponses
« Modifié: mai 31, 2011, 10:42:14 pm par ionah »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #15 le: juin 01, 2011, 01:17:00 am »
Non.
et
Non.

Je ne pense pas que Frank Herbert ait jamais lu mes romans.
La très partielle réécriture du Rêve des forêts a porté sur de strictes questions de style. Jamais pensé, ni de près ni de loin à Dune.
Sur Mars, il vaut mieux porter un masque à oxygène. RAH l'avait fait remarquer avant moi sauf erreur.

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #16 le: juin 01, 2011, 06:38:44 am »
Avant de laisser à nouveau la parole à mes collègues, j'aimerais rebondir sur votre réponse, en espérant que vous ne le prendrez pas mal.

Je préférais éviter d'évoquer les ?uvres de Kevin J. Anderson et Brian Herbert (quelque chose me dit d'ailleurs qu'un jour on apprendra que le second prend une part assez faible à la soi-disant co-rédaction), mais vos mots m'intriguent, je l'avoue.
Nous nous doutons bien que votre niveau éclairé d'appréciation et vos goûts personnels ne peuvent pas comparer les préquelles, séquelles, interquelles et bientôt interinterquelles au cycle de Frank Herbert, je dirais même ne peuvent pas raisonnablement les trouver bons. Tous les connaisseurs, voire les simples fans, sont d'accord, et je suppose que vous êtes le plus "talifan" potentiel de nous tous.
Vous nous le confirmez ici en appelant leurs ?uvres les "faux Dune", contre toute attente. Je ne vous cache pas que je m'en réjouis, car votre position au sein de Laffont devrait vous obliger à en faire au contraire la promotion. Après tout il s'agit d'un commerce, dont ces livres en particulier sont une source précieuse de revenus.
Comment pouvez-vous jouer sur ces deux tableaux sans avoir le sentiment que votre rôle en l'occurrence pourrait pervertir finalement votre intégrité (votre conscience ?) voire votre image, que ce soit du côté des puristes ou de celui des amateurs sincères de ces ?uvres dés?uvrantes ? (car il doit bien y en avoir, sinon ça n'aurait pas de succès)
Je vous supplie de ne pas prendre cette question comme une attaque. Je suis moi-même confronté, à mon modeste niveau d'insignifiant petit éditeur, aux mêmes sortes de problèmes, et je sais bien qu'il faut faire des compromis, voire des compromissions, et je suppose qu'à votre place je ferais comme vous.

Deuxième rebond : La Dune Encyclopedia ne fait certes pas partie du "canon", mais représente tout de même une somme de travail considérable, avec (je trouve) moins d'incohérences que les préquelles citées ci-dessus. Même en terme de qualité, de littérature et de contexte, je lui trouve bien plus d'intérêt. Je suis donc étonné que vous parliez d'"escroquerie", reprenant ainsi le discours de Brian qui ne veut pas en entendre parler (n'est-ce pas parce qu'il n'a jamais pu obtenir les droits ?), étant donné que la couleur est annoncée dès le départ par McNelly, qui connaissait bien FH et a collaboré avec lui des années, et je n'y vois pas de tromperie. Peut-être faites-vous allusion aux réserves à posteriori de Frank, que vous évoquez...
Mais ma question à ce propos concerne moins cette divergence de point de vue qu'un intérêt précis : En supposant qu'un petit éditeur (suivez mon regard) aurait l'intention d'en publier une traduction, sachant très bien qu'un grand éditeur comme vous n'en voudrait pas, quelles seraient les possibilités, les conditions, les autorisations nécessaires, les frais probables de ce côté ? Je ne parle pas de potentiel de vente, mais seulement des problèmes en amont. Vos conseils seraient particulièrement bienvenus.
D'avance merci.
« Modifié: juin 01, 2011, 06:41:05 am par Filo »
Ici maintenant
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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #17 le: juin 01, 2011, 06:42:10 pm »
J'ai toujours parlé de faux Dune à propos des suites et autres, donc rien de nouveau. Initialement, je ne voulais pas les publier dans A&D mais à côté. Bernard Fixot, alors à la tête des éditions Laffont, m'a convaincu que ce serait une erreur. Il avait raison. C'est ce qui se vend le mieux. Tous les goûts sont dans la nature.

Pour la Dune Encyclopedia, il me semble y avoir beaucoup d'ajouts qui ne doivent rien à FH et qu'il n'aimait pas. Si ça avait été rigoureux, lui et moi en aurions jugé et agi autrement. Mais ça ne semble pas.

Les problèmes d'édition ne pourraient concerner que les auteurs, éditeurs américains et éventuellement la succession de Herbert. Voir avec eux. Ça me semble un terrain miné.
Je ne crois pas au potentiel commercial d'un tel ouvrage bidonné en France et de toute façon, je ne suis pas intéressé.
« Modifié: août 14, 2011, 12:40:22 am par Gérard Klein »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #18 le: juin 02, 2011, 03:36:58 am »
Un terrain miné en effet, non seulement par la perspective commerciale que vous pronostiquez (mais la souscription peut être une solution pour commencer), mais surtout par ce qui motivait ma question : la difficulté même de trouver à qui parler et quoi dire.
Du coup, ce qui n'était pas une question mais une simple demande de conseil, au cas où cette idée pourrait être envisagée concrètement (ce qui n'est pas le cas), reste sans réponse, et j'en suis un peu déçu, car vous semblez être le seul interlocuteur aussi compétent dans ce domaine.

Mais c'était une digression, en marge de ce qui nous occupe, à savoir Dune, Frank Herbert, et vous-même et le rôle que vous avez joué en France pour cette ?uvre.
À ce propos, permettez deux dernières questions et je laisse à un autre membre de notre forum le soin de vous titiller :

1) Le public ignore à quel point Frank Herbert fut un érudit en maints domaines et même un visionnaire, à l'instar de prédécesseurs comme Jules Verne ou Aldous Huxley, notamment en matière d'écologie. J'ai lu quelque part qu'il avait conçu des systèmes d'aménagement écologique qu'il avait pu expérimenter concrètement avec succès, mais j'ignore lesquels et si c'était à Hawaï ou à Washington ou encore ailleurs. Savez-vous quelque chose à ce sujet ?

2) Dune est-il le plus beau "coup" éditorial de votre carrière d'éditeur ? Et concernant votre carrière d'écrivain, ce serait lequel de vos titres ?

Merci de votre attention, et merci à mes collègues pour leur patience : j'en ai terminé et laisse la place.
Ici maintenant
sitôt dit sitôt enfui
as-tu profité?

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #19 le: juin 02, 2011, 06:25:07 pm »
Sur les installations écologiques de Frank Herbert, je l'ai entendu dire aussi ou plutôt lu. Mais nous n'en avons jamais parlé et je ne sais rien de plus. Je pense que c'était dans l'État de Washington.
Cela dit, je me méfie un peu des allégations des dossiers de presse américains qui lui ont prêté des activités variées sans jamais donner d'indications plus précises. Par exemple, s'il s'est intéressé à Jung, a-t-il vraiment jamais exercé la psychanalyse? J'en doute même s'il a pu y penser. On lui a prêté aussi une activité de formateur à la survie en milieu hostile des astronautes de la NASA. J'en doute encore plus. Il était indiscutablement très actif et très bricoleur.
Pour en savoir plus, il faudrait mener une enquête auprès de ses proches et peut-être des administrations concernées.
Ce qui est certain, c'est qu'il a été veilleur d'incendies avec Bev, et que c'est là qu'il a rencontré Bill Ransom.

Je me méfie beaucoup de l'écrivain aux mille métiers qui fait partie de la légende américaine souvent très embellie par les services de presse.

Dune (et ses suites) a été en effet le plus grand succès de la collection, suivi quand même d'assez près par le cycle d'Hypérion. Mais on ne peut pas parler d'un "coup" à propos de Dune parce qu'il a fallu une bonne dizaine d'années pour l'installer dans le paysage à un niveau décent. C'est sur la très longue période que ça a été un succès. Pendant les cinq à six premières années, c'était plutôt de l'ordre du semi-bide. D'où le souci de Laffont de le vendre à une collection de poche et l'acceptation rapide de l'offre de Goimard-Pocket en 1977, soit tout de même sept ans après la première parution, ce qui est exceptionnel. Je freinais des quatre fers, craignant une chute des ventes de l'édition princeps. Elle a eu lieu mais pas de façon prononcée. Quand le film est sorti, nous évaluions à environ 650 000 exemplaires, toutes éditions confondues, le nombre total de ventes, ce qui curieusement fut le nombre d'entrées en France, plutôt médiocre. Il n'y a eu aucun effet d'entrainement et on peut plutôt dire que c'est le livre qui a fait vendre le film.

En ce qui me concerne, mon plus grand succès a été Les Seigneurs de la guerre qui, toutes éditions confondues, a dépassé les cent mille exemplaires. Mais un recueil de nouvelles comme La Loi du talion a dû friser, là encore toutes éditions confondues les cinquante mille, ce qui est exceptionnel pour un recueil de nouvelles. Ce ne serait plus possible aujourd'hui.
Sur l'ensemble des ventes d'Ailleurs et demain, il y a quelques années nous avons fait une étude par auteur. Je venais en vingtième position et en tête de tous les français.
« Modifié: août 14, 2011, 12:43:06 am par Gérard Klein »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #20 le: juin 03, 2011, 09:52:11 am »
Bonjour monsieur Klein,

La question que je vais vous poser concerne la place de Dune dans l'oeuvre d'Herbert mais surtout son traitement par les éditeurs.
Qu'il s'agisse de Et l'homme créa un Dieu (injustement sous-titré "prélude à Dune") ou encore du recueil de nouvelles Le Prophète des sables (préfacé par vous), on voit bien que les autres oeuvres de Frank Herbert sont sans cesse expliquées/décortiquées par rapport à Dune.
Au risque, il faut bien l'avouer, de dérouter le lecteur (je pense par exemple à certaines nouvelles présentes dans Le prophète des sables comme Musikron ou Force d'occupation écrites 10 ans avant la sortie de Dune).

Dune est-il a ce point fondamental dans l'oeuvre d'Herbert pour que nombre de ses autres écrits ne puissent se lire que par ce prisme ou s'agit-il d'une méthode marketing permettant de donner plus de visibilité aux autres livres de "l'auteur de Dune" ?

2° D'après vous, pourquoi les autres oeuvres majeures d'Herbert (comme la série du BuSab ou encore le cycle Conscience (Destination : Vide, Incident Jésus, Effet Lazare et Facteur Ascension) n'ont-elles pas connu le même succès?
L'espace et le temps sont les modes par lesquels nous pensons et non les conditions dans lesquelles nous vivons
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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #21 le: juin 03, 2011, 08:37:29 pm »
Je ne suis pour rien dans cette présentation d'un roman tout à fait mineur de l'?uvre de Frank Herbert, The God Makers. Vous remarquerez que je ne l'ai pas publié, pas plus que je n'ai publié tout Herbert ou tout Dick, ou tout Brunner, etc. Je n'ai jamais publié que des titres qui me semblaient ne pas risquer de décevoir les lecteurs d'Ailleurs et demain et ne pas desservir leurs auteurs.
Sur la question de sa présentation et du lien abusif voire mensonger avec le cycle de Dune, c'est Jacques Goimard, coutumier de ce genre de manipulations, qu'il faut interroger.

Je n'ai pas préfacé l'anthologie Le Prophète des sables, mais j'ai composé et préfacé Le Livre d'or de Frank Herbert qui fut rebaptisé ainsi par Goimard sans me demander mon avis (il n'était pas obligé de le faire) selon une des manipulations dont il fut coutumier. C'est à mettre en rapport avec son traitement initial dans Le Monde, de Dune: si quelqu'un a cet article fort méprisant, qu'il me le communique.
Tout cela relève d'un marketing bas de gamme où les acheteurs sont pris pour des imbéciles. Mais ça marche sans doute.
Dans la préface de cette anthologie (préface que je n'ai pas relue récemment) il était normal que je consacre une large place à Dune (même si je ne me souviens pas l'avoir fait), les nouvelles elles-même étant assez quelconques. J'ai eu beaucoup de mal à composer cette anthologie car FH n'a pas écrit beaucoup de nouvelles et ce n'était pas un genre où il était à l'aise.


Je ne crois pas du tout que les autres écrits de FH doivent se lire par rapport à Dune. Il suffit de lire les préfaces que j'ai données à certains de ses romans pour leur édition du Livre de Poche pour se convaincre du contraire. J'ai traité chacun des cycles ou des romans séparément. je crois que c'est vous qui avez tendance à exagérer la centralité de Dune poussée jusqu'à l'obsession.

La série du Busab, qui ne compte que deux titres, L'étoile et le fouet (un de mes romans préférés de FH) et Dosadi, et celle du Programme conscience ont connu de réels succès, moindres certes que celui du cycle de Dune mais tout de même impressionnants.
Plusieurs raisons possibles: d'abord Dune est venu en premier. Ensuite les deux Busab comme le Programme conscience qui commence avec Destination vide et qui se poursuit avec sa collaboration avec Bill Ransom sont des ?uvres assez déroutantes, dépourvues de la dimension épique de Dune, dimension qui a sans doute retenu beaucoup de lecteurs.
Personnellement, à bien des égards, je les trouve supérieures à la plus grande partie du cycle de Dune, exception faite de Dune et le Messie et de l'Empereur-Dieu.

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #22 le: juin 05, 2011, 08:34:19 pm »
Citer
"Once men turned their thinking over to machines in the hope that this would set them free. But that only permitted other men with machines to enslave them."
"'Thou shalt not make a machine in the likeness of a man's mind,'" Paul quoted.
"Right out of the Butlerian Jihad and the Orange Catholic Bible, she said. But what the O.C. Bible should've said is: 'Thou shalt not make a machine to counterfeit a human mind.' Have you studied the Mentat in your service?"
"I've studied with Thufir Hawat."
"The Great Revolt took away a crutch," she said. "It forced human minds to develop. Schools were started to train human talents. "

Par cet extrait du premier roman de Dune, j'introduis le thème de ma question : le Jihad Butlerien.

Concrètement, dans le cycle de F.Herbert, il ne nous est donné qu'à imaginer ce que ce mouvement luddite pu être (ou pas) et si le texte nous montre peu de choses sur les motivations de la Grande Révolte, il revient incessamment sur ses conséquences : destructions, interdits biologiques et tabou technologiques ...

la chose prête certes à la spéculation, néanmoins :

  • À votre avis, quels messages, quelles critiques ou quelles situations l'auteur souhaitait mettre en place dans la trame de son roman ?
  • Pensez vous qu'il en avait une idée précise de que Jihad aurait du être dans son univers, ou qu'il s'agissait davantage d'un vague concept référentiel ?
  • Que pensez vous de l'adjectif 'butlerien' , cela référait-il à une personne comme cela fut exploité deux fois dans la DE et les faux-Dune ou bien à un événement ou est-ce juste le produit de son imagination ?
  • Quelle serait sinon votre représentation du Jihad Butlerien ?

Hors ligne Gérard Klein

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #23 le: juin 06, 2011, 12:50:04 am »
Sur les quatre questions, je ne sais rien et donc je n'ai rien à dire.
Butler, ça m'a toujours fait penser à l'immense Samuel Butler, écrivain britannique que FH ne pouvait pas ignorer. Mais c'est une pure interprétation de ma part.

Je ne comprends pas où est passé mon paragraphe dans cette réponse où j'expliquais que longtemps avant les préquelles et autres faux-dunes, je pensais que le retour des HM s'expliquait par l'intervention de machines intelligentes (d'origine humaine ou autre) plutôt que par des extraterrestres qui n'interviennent jamais, dans le Cycle, ce qui est au demeurant un peu étrange. De même qu'on peut se demander d'où viennent les vers.
Je n'en ai jamais parlé avec Frank, mais ça me semblait logique.
« Modifié: juin 06, 2011, 07:20:10 pm par Gérard Klein »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #24 le: juin 06, 2011, 06:27:34 pm »
Sur les quatre questions, je ne sais rien et donc je n'ai rien à dire.

Si, si, vous en savez plus que vous ne voulez bien le dire, mais fort heureusement pour vos lecteurs ...Verba Volant, Scripta Manent :


Citation de: Gérard Klein, in Le Cycle de Dune (2003) :
Il y a aussi dans le scepticisme et l'ironie de Herbert, en particulier à l'endroit des religions, comme un écho à l'?uvre de Samuel Butler, l'un des plus grands romanciers et penseurs britanniques du dix-neuvième siècle. Avec Erewhon, Butler s'inscrit dans la tradition de Swift, celle du voyage extraordinaire destiné à dénoncer les absurdités de nos sociétés. Mais il y a aussi chez Butler, au-delà du refus de tout dogmatisme moral et cognitif, une sorte de vitalisme téléologique, en tout cas une téléologie de l'esprit, qui pourrait bien avoir influencé, directement ou indirectement, Frank Herbert. Je ferai volontiers l'hypothèse que c'est ce Butler là qui a fourni son nom au Jihad Butlerien.
[...]
On peut risquer une hypothèse sur ce que le dernier volume aurait contenu : l'ordre de la société humaine légué par Leto II et en particulier le Bene Gesserit est ébranlé dans les deux derniers volets publiés par l'invasion des Honorées Matriarches revenues de la Dispersion et qui fuient elles-mêmes devant une menace jamais nommée, jamais précisée, jamais désignée.
Cette terrible menace pourrait être évidemment celle d'une civilisation non-humaine mais comme cela introduirait une nouveauté fondamentale dans l'univers très cohérent de Dune, comme une discordance dans une vaste symphonie, cela me semble peu vraisemblable. Il me paraît beaucoup plus probable que Frank Herbert avait dans l'esprit un retour offensif des Machines Intelligentes qui ont manqué de peu détruire l'humanité dix mille ans avant Dune (à en croire la chronologie assez incertaine qui transparaît dans les Appendices de Dune) et qui furent elles-mêmes apparemment éliminées durant le Jihad Butlérien. Après ce terrible sursaut de l'humanité en voie d'être domestiquée et peut-être anéantie par les Intelligences Artificielles, une loi absolue fut promulguée qui interdit de fabriquer toute machine à l'image de l'homme, de son esprit s'entend. Mais on peut concevoir, soit que des Machines aient survécu et après plus de quinze mille ans soient remontées à l'assaut de l'humanité, soit que leur secret ait été redécouvert malencontreusement par une société humaine éloignée issue de la Grande Dispersion avec les atroces conséquences que l'on imagine.

Ces deux extraits sont tirés de votre Présentation du monumental coffret omnibus de près de 2650 pages publié en 2003 au sein de la collection "Ailleurs & Demain - La Bibliothèque". Sous le titre "Le Cycle de Dune" étaient ici rassemblés les 6 volumes préalablement édités par A&D entre 1970 et 1986.



Un mot sur l'objet. Le coffret noir, très austère, à peine égayé par l' "illustration" de Jürgen Ziewe, donne le ton de la collection. On est loin de l'ésotérisme maniériste de Siudmak chez Pocket ou des éditions "classiques" de Dune publiées par Berkley/Putnam dans les 70's et si facilement reconnaissables à leur esthétique "médiévo-andalouse" :




À ma connaissance, l'étiquette "Cycle de Dune" est une innovation de Goimard chez Pocket au début des années 80 quand il est apparu que Frank Herbert (ou ses éditeurs) ne s'arrêterait pas à sa première trilogie. Je ne suis pas certain que le terme de Cycle soit un strict équivalent des "Chronicles", "Saga", "Collection", "Series", "Original Series" et autres "Classic Dune".
Mais je constate que le choix de ce terme permet, volontairement ou non, une fermeture du périmètre d'un "canon" herbertien uniquement circonscrit aux 6 livres publiés du vivant de Frank Herbert. Un périmètre qui échappe de ce fait à la dilution d'un indéterminé "Extended Dune Universe". Tout cela semble évident et naturel mais ça ne l'est pas. Goimard n'est pas le seul à avoir voulu imposer sa marque dans les années 80. De l'autre côté de l'Atlantique, la tentation de faire du Dune sans Dune a donné naissance à quelques curiosités éditoriales. Je n'insiste pas.
Toutefois, le fidèle client d'A&D que je suis est toujours un peu chagriné de voir que les rééditions des 6 volumes du Cycle ne se font pas sous héliophore (tradition relancée il y a peu) mais sous une même "esthétique" paternostérienne, d'où une désagréable continuité visuelle et "intellectuelle" :





[crédit photo: merci à Batigh]

J'imagine que des considérations économiques justifient cette politique. On sait quel est le soin des faux-Dune à se faire passer pour des "suites officielles", y compris à coup d'introductions tendancieuses du fils Herbert, d'interpolations malhonnêtes (la Route de Dune est l'anti-Christopher Tolkien), de retcon risibles et de gros "DUNE" qui écrasent la couverture de leur présence.

Tout le contraire de la Bibliothèque A&D où le titre, l'auteur, l'éditeur et la collection apparaissent (typographiquement parlant) sur le même plan. D'une certaine manière, l'ampleur de l'apparat critique, au sein du premier volume de ce coffret, me fait penser à la disposition de l'Empereur-Dieu encadré par les interventions d'Hadi Benotto. Le voudrait-on qu'on ne pourrait échapper à votre glose : elle encadre physiquement un texte auquel elle forge une unité et une continuité qui méritent discussion.

L'idée d'un omnibus du Cycle en 2 volumes est ancienne. C'est l'éditeur britannique Gollancz qui tente le premier de diffuser ce produit :



Les Américains n'ont jamais été sensibles à cette idée. Par contre l'idée de "cycle" ou d'"hexalogie" a fait florès en Europe (esalogia di dune/hexalogía de dune/a hexalogia duna/dune zyklus/Хроники Дюны).

Ceux qui n'apprécient pas l'escroquerie intellectuelle de faire passer les pseudépigraphes de KJA pour la retranscription des "notes secrètes" apprécieront ces initiatives et la vôtre. Mais faisons-nous, un instant, l'avocat du diable :


? On peut s'interroger sur la pertinence de vouloir considérer un tel ensemble, écrit sur près de 30 ans (1957-­1985), comme un tout cohérent et homogène.
? Qu'y  a-­t­-il en effet de commun entre le  premier  Dune,  ce bildungsroman  qui enthousiasmait Campbell et son lectorat  adolescent,  et le recueil d'aphorismes et de disgressions amphigouriques du  neurasthénique annélidé de l'Empereur-­Dieu ? Quoi de commun  entre le thriller ­SF du Messie et le space­-opera plutôt divertissant des Hérétiques ?

? Frank Herbert, dans les années 76-80 est souvent revenu sur la "continuité" intellectuelle de ses romans. C'est une longue discussion qui nous ferait déborder du cadre de cet échange. Mais j'en retiens l'idée (avec le "canon" biblique en arrière-plan) que le périmètre d'une oeuvre dépend peut-être plus de ses lecteurs (et éditeurs) que des volontés de son créateur (?)
« Modifié: juin 06, 2011, 06:55:03 pm par J-V.T. Askaris »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #25 le: juin 06, 2011, 07:57:20 pm »
Comme je l'ai dit plus haut, apparemment un § de ma précédente réponse concernant le retour des Honorées Matriarches devant une menace terrifiante que j'attribuais par devers moi à des Machines Intelligentes, d'origine humaine ou autre plutôt qu'à des ET, bien que n'en ayant jamais parlé avec FH, a disparu. Bizarre.

Quant au terme de Cycle, il est bel et bien usité en français depuis des siècles comme l'équivalent ou la traduction de saga, et appliqué notamment au Cycle Arthurien mais aussi au Cycle homérique et à bien d'autres. Donc, il était logique de l'appliquer à Dune et autres séries. Goimard, en bon historien, s'en est souvenu. Par ailleurs, le terme de cycle ne ferme rien. Celui d'Arthur a continué à s'enrichir après son emploi.

Je suis en désaccord complet avec le jugement déplaisant sur les illustrations de Jackie Paternoster mais je sais que c'est à la mode de les dénigrer. Ceux qui ont vu ses expositions ont été frappé par son talent. Maintenant, la continuité s'imposait dès qu'on avait fait le choix de tout maintenir dans la même collection.

Le coffret de la Bibliothèque, retenu sur l'insistance de Leonello Brandolini et malgré mes réserves (je choisis les textes librement mais il faut parfois composer sur les présentations, et c'est normal) était d'une remarquable élégance (Leonello est un homme dont le goût est très sûr et son origine italienne n'y est pas pour rien) mais malheureusement aussi trop discret. Je ne le voyais jamais dans les librairies que je visitais et je crains de ne pas avoir été le seul. Je signale d'autre part, en passant, que le premier volume des Dune serait entaché de nombreuses coquilles qui ne sont pas de notre fait mais de celui du composeur qui se serait trompé de fichiers informatiques, et comme il a fait faillite on n'a même pas pu se retourner contre lui (j'ai même supposé une malfaçon intentionnelle). Il en va de même, en pire pour le dernier volume d'Endymion. En revanche, le coffret Farmer semble parfait.

J'ai toujours trouvé pour ma part une grande unité à ce Cycle de Dune, étant entendu que son sujet est l'évolution de l'humanité sur une très longue période. Pour moi, le moment le plus fort est celui de L'Empereur-Dieu de Dune où je trouve une réflexion souvent profonde sur le pouvoir et sur l'histoire.

Enfin, sur les Machines Intelligentes et le Jihad Butlerien, FH a eu l'intelligence d'éviter un cliché ancien de la science-fiction, la révolte des robots ou la subversion de l'humanité par des Machines intelligentes, même s'il y est revenu dans Destination vide et ses suites.
Cela lui dégage le terrain pour l'évocation de progrès de l'humanité elle-même qui accroit ses capacités à la fois par la voie d'entrainements spéciaux et par celle de la sélection génétique. Il ne pouvait alors être question de manipulations génétiques. Le choix de la sélection donne au cycle un tempo nécessairement étalé sur des siècles, voire des millénaires. C'est un thème qui réapparait dans La Ruche d'Hellstrom.

Quant au choix du terme de Jihad contre les machines, je n'ai rien à en dire sinon qu'en évitant celui de croisade, FH a manifestement cherché à éviter une inscription culturelle trop précise. Il ne pouvait évidemment pas se douter que ce terme de Jihad allait prendre une nouvelle tonalité sinistre après sa mort.
Et puis il était manifestement fasciné par Lawrence et sa représentation largement idéalisée de la grandeur arabe. J'en dis aussi quelque chose dans ma préface au volume de la Bibliothèque en réponse à ce lecteur qui voulait absolument que les Fremen soient les Israéliens alors que je voyais plutôt ceux-ci dans le rôle des Sardaukar. Mais chacun est libre de son interprétation.

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Re : Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #26 le: juin 06, 2011, 11:12:58 pm »
Comme je l'ai dit plus haut, apparemment un § de ma précédente réponse concernant le retour des Honorées Matriarches devant une menace terrifiante que j'attribuais par devers moi à des Machines Intelligentes, d'origine humaine ou autre plutôt qu'à des ET, bien que n'en ayant jamais parlé avec FH, a disparu. Bizarre.

Monsieur, je puis vous assurer que rien n'a été altéré de vos propos. Je ne vois d'ailleurs pas pour quelle raison nous aurions intérêt à modérer un texte qui ne violerait pas à nos usages collectifs (respect de l'interlocuteur, proscription des attaques ad hominem etc.).
Je crois que vous faisiez allusion à un passage de ce post (§9) en page 1 de notre topic. Vous noterez qu'il est bien à sa place. J'espère vous avoir rassuré sur ce point.

Je suis en désaccord complet avec le jugement déplaisant sur les illustrations de Jackie Paternoster mais je sais que c'est à la mode de les dénigrer. Ceux qui ont vu ses expositions ont été frappé par son talent. Maintenant, la continuité s'imposait dès qu'on avait fait le choix de tout maintenir dans la même collection.

Pour vous avoir lu dans d'autres enceintes, je sais quel est votre sentiment à l'égard des talents d' "illustratrice" de Mme Paternoster. D'ailleurs le terme "illustratrice" est impropre. Disons plutôt que ses compositions, libres de tout souci illustratif, sont venues en soutien d'une ligne éditoriale résolument avant-gardiste et tournée vers un public d'adultes. Siudmak, parlant de sa "rencontre" avec la matière dunienne ne disait pas autre chose :

Citer
« Oui c?est vrai, les couvertures étaient le plus souvent les reproductions de mes tableaux. [...] Je n?ai pas composé les tableaux pour les couvertures, je ne suis pas un illustrateur. Mes tableaux n?illustrent pas le texte, c?est une voie parallèle, deux visions : celle du peintre et celle de l?écrivain qui se mêlent finalement et donnent au lecteur une vision bien plus riche que si c?était une illustration du texte, ce qui est relativement dangereux car elle diminue l?imaginaire du lecteur.
En fait, ou bien mes tableaux étaient choisis par Jacques Goimard, ou bien c?est moi qui lui en soumettait d?autres, c?était une liberté totale et je pense que tout le monde était gagnant car grâce à cette "non-précision", nous avons réussi à ouvrir les esprits des lecteurs. [...]  A mon avis, l?illustration ne doit pas être la retranscription fidèle du texte parce qu?un écrivain s?efforce très habillement de créer un monde flou, c?est à dire un monde qui permet de résister à l?usure du temps, qui développe l?imagination. Un illustrateur maladroit peut très bien figer ou trop bien concrétiser certaines descriptions, ce qui va aller à l?encontre de la volonté de l?écrivain et ce qui va également démolir l?originalité de l?imagination personnelle du lecteur. »

Tout cela est bien compris je crois. A&D s'est refusé à l'illustration figurative et infantilisante qui a contribué, à sa manière, à fixer (aux yeux de certains) une équivalence arbitraire entre science-fiction et littérature adolescente. Équivalence parfois pertinente, mais qui ne doit pas être un prisme aliénant. Je vous cite :


Citation de: Gérard Klein, Cafard Cosmique, Mer Oct 18, 2006 3:47 pm
Je souhaite revenir sur la question des illustrations de couverture en sf et en particulier sur les raisons de mes choix esthétiques.
Je sais que les infographies de Jackie Paternoster sont pour le moins discutées. Eh bien, parlons en.
Mais d'abord quelques précisions:
Contrairement à ce qui a été dit sur certains forums, Paternoster n'a pas le monopole des illustrations du Livre de Poche. Sur dix livres publiés annuellement en moyenne, cinq sont illustrés par Manchu. Je rappelle que j'ai découvert Manchu à ses tout débuts vers 1984/85 et que je l'ai lancé dans la carrière qu'on lui connaît. Je crois qu'il a bénéficié de mes conseils et choix. En tout cas, il le dit lui-même volontiers à l'occasion.
L'autre moitié des illustrations est infographique, et nous ramène donc à J. Paternoster.
Pourquoi ai-je fait le choix de l'infographie avec ses qualités et ses limitations, pour la moitié des illustrations du Livre de Poche et la totalité de celles d'Ailleurs et demain, à partir en gros de 1998 (sauf erreur)? Il me semblait qu'une littérature comme la science-fiction appelait de nouvelles technologies pour la représenter. Je suis pour ma part las de l'académisme spatial qui décore la plupart des couvertures de mes collègues et qui a plus d'un demi siècle. On pourrait remonter bien avant Chris Foss que j'ai personnellement bien connu et avec qui je devais publier un somptueux ouvrage chez Laffont, mais c'est une autre histoire.
L'infographie m'a semblé un moyen de rompre avec cet académisme. Au demeurant, les premières illustrations pour A&D ont été réalisées par Zieuwe, un artiste allemand vivant en Grande-Bretagne, ou plutôt choisies pour la plupart dans son premier album. Par la suite, cet artiste est devenu trop cher et j'ai dû renoncer à sa collaboration après deux illustrations à mon goût peu concluantes (Sean McMullen).
Je me suis donc tourné vers Jackie Paternoster que je connais depuis longtemps et avec qui je peux travailler en confiance. Travailler, cela veut dire souvent retoucher presque moi-même ses créations sur son ordinateur.
Je maintiens d'autre part que la meilleure couverture pour un livre, c'est la typo. C'est ce que j'ai fait longtemps avec les couvertures aluminium puis avec le motif "au rayon" entre 1991 et 1998. Mais on m'a instamment demandé des couverures colorées et illustrées pour attirer l'oeil du chaland. A défau donc de typo, je préfère des motifs semi-abstraits; ce que précisément permet l'infographie. Le reproche fait à Paternoster, c'est que ses couvertures souvent ne représentent rien de bien précis. C'est exactement ce que je lui demande.
Il y en a évidemment de plus ou moins réussies (celle des Diables Blancs n'est pas celle que je préfère.) Mais je trouve la plupart splendides. J'ai sous les yeux celles du Vent d'Ailleurs et de la Cinquième tête de Cerbère, qui entre autres correspondent à ce que je demande à Paternoster. Une touche d'étrange mais rien de vraiment figuratif.
Les détracteurs de Jackie Paternoster et par extension les miens, devraient aller jeter un coup d'oeil sur son portfolio sur le site de Quarante-deux. Peut-être alors découvriront-ils qu'il y a une cohérence et une continuité dans cette recherche.
Je demande aussi à ceux qui le peuvent de regarder les couvertures des Ballantines des années 1950, par exemple celles de Theodore Sturgeon, More than human et Caviar. Alors aussi, en Amérique cette fois, on a entendu des hurlements: c'est de l'abstrait, c'est du surréalisme. C'était vrai d'ailleurs. Mais la science-fiction ne méritait-elle pas qu'on la rattache à ces démarches artistiques alors récentes plutôt que de donner dans l'académisme pompier des casques de spationautes.
Je collectionne des albums depuis près d'un demi-siècle et même si je suis un très grand admirateur de Chesley Bonnestell et de bien d'autres, je pense qu'il est temps depuis longtemps de passer à autre chose, même si avec Manchu je reste dans la ligne d'un certain classicisme, au demeurant plus nécessaire en poche qu'en grand format.
Et encore, quand je parle de classicisme à propos de Manchu, je trouve qu'il n'est jamais meilleur que quand il tend vers l'abstraction, comme je le lui demande chaque fois qu'il est possible.
Les razzies et autres jugements contemporains sur les illustrations de couverture des livres que je publie m'indiffèrent totalement. Ou éventuellement je les assume entièrement. Mais la question que je me pose, c'est celle du regard que jettera sur ces illustrations et sur ces textes le lecteur de science-fiction, s'il y en a encore, dans un quart ou un demi-siècle. Je ne peux que me rappeler que les couvertures du Rayon Fantastique, en particulier celles de Drozd qui essyait de renouveler l'esthétique du genre, étaient rejettées. Aujourd'hui, elles constituent un pan de l'histoire du genre.
Les lecteurs de science-fiction, comme la plupart des humains, sont foncièrement conservateurs. Mais il y en a heureusement quelques uns qui, à la suite probablement d'un désordre génétique, essaient de faire changer (je n'ai pas écrit: avancer) les choses.Au bout d'un certain temps, ce qu'ils ont introduit devient la source d'un nouvel académisme. Il est temps de nouveau d'aller voir ailleurs. Sans eux on en serait encore au livre en pierre taillée et si vous avez jamais soupesé la stèle d'Hammourab, vous savez qu'en poche ça n'est pas vraiment pratique. Sans même parler d'une édition de L'Aube de la nuit de Peter F. Hamilton sur ce support.
Bien entendu, ce (trop) long message vise à susciter vos réactions.
Et cela à un moment où la vraie science-fiction, la bonne, la grande, est indubitablement en crise. Mais c'est un autre sujet.
Gérard Klein
PS: Je tiens à ajouter que certains dessinateurs, outre Manchu, ont tenté et souvent réussi à renouveler l'esthétique du domaine mais surtout dans le champ de la bande dessinée ou dans son prolongement. Je pense ici à Druillet, M?bius, Philippe Caza, entre autres.


Citation de: Gérard Klein, Cafard Cosmique, Mer Oct 18, 2006 5:58 pm
[...]Je remercie en tout cas tous les intervenants et en particulier GD qui ont réagi à mon texte et m'ont beaucoup appris.
J'ai relevé plusieurs éléments très intéressants pour moi. Par exemple la remarque de l'intervenant dont la femme apprécie plus que lui les couvertures d'ailleurs et demain.
Jackie Parternoster (et non Jacky comme l'écrit GD) est une femme et il y a peut-être un côté féminin dans ses créations qui, s'il me convient, déplait inconsciemment à la majorité masculine des lecteurs de science-fiction.
L'impression que me laissent beaucoup de couvertures de mes éminents collègues , c'est qu'y pullulent les formes phalliques, de la lance à la fusée en passant évidemment par l'arme de poing relookée techno .Je ne citerai personne pour d'évidentes raisons de sécurité.
Je dirai aussi que je suis rebuté par la plupart des illustrations américaines actuelles, même chez de grands éditeurs comme Tor, peut-être le meilleur en sf. J'ai sous les yeux celle de The Clan Corporate, troisième volume de la série de Stross, Les Princes Marchands. Je la trouve affreuse. Même chose pour celle d'Ilium pour l'édition américaine qui fait penser à un peplum de série z, l'édition britannique étant au contraire époustouflante. les éditeurs anglo-saxons et plus spécialement américains ont certainement de bonnes raisons mercatiques pour retenir ces images.
Mais ce n'est pas pour faire du marketing que je me suis lancé dans l'édition il y a déjà longtemps. Il est vrai que vous contestez probablement autant mes choix de textes dans mes deux collections que mes choix d'illustrations.

Ma remarque, vous l'aurez compris, ne portait donc pas tant sur la maîtrise de l'abstraction par Madame Paternoster, que sur votre choix de conserver une même unité visuelle entre le Cycle et les faux-Dune. Notez bien que je ne cherche pas à vous jeter la pierre. Le marché, c'est le marché. Il faut voir comment Mme Lombardo, chez Presses Pocket, a tout unifié en terme de maquette, de gros DUNE et de jeux sur les sous-titres. Vous parliez de "manipulation" de Jacques Goimard concernant Godmakers, alors que direz-vous de sa relève ? Non, je comprends. Et ça m'attriste, parce que je connais le pouvoir d'une couverture sur le lectorat. Je ne prends pas les gens pour des idiots, mais l'emballage est toujours plus qu'un emballage. Parfois, il oriente le fond. J'espère me tromper.

« Modifié: juin 06, 2011, 11:14:33 pm par J-V.T. Askaris »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #27 le: juin 07, 2011, 12:03:22 am »
Je signale d'autre part, en passant, que le premier volume des Dune serait entaché de nombreuses coquilles qui ne sont pas de notre fait mais de celui du composeur qui se serait trompé de fichiers informatiques, et comme il a fait faillite on n'a même pas pu se retourner contre lui (j'ai même supposé une malfaçon intentionnelle).
Merci de le noter. Je pensais vous avoir contrarié en le faisant sur le forum du Cafard.

Par ailleurs, le terme de cycle ne ferme rien. Celui d'Arthur a continué à s'enrichir après son emploi.

Mon Dieu ! Ne clamez pas cela trop haut, on pourrait vous entendre du côté de l'Herbert Properties LLC.... [malheur à nous, il semble que ce soit déjà fait]

Par souci d'épargner à mes camarades la lecture de la thèse d'Anne Besson, et sachant bien que nous serions amené à évoquer la question de la définition d'un cycle en SF, je n'ai pas cherché à entrer plus avant dans les détails. Vous savez, mieux que moi, qu'un certain flou sémantique règne sur les usages éditoriaux, les représentations des auteurs ou ce qu'en retient le(s) public(s).

Le "cycle science-fictionnel" en tant que "livre-univers" est un objet intellectuel et éditorial sans rapport avec le legendarium médiéval qui était le produit d'une écriture collective et d'un autre rapport au monde.

Citer
Les parallèles formels existent, bien sûr, mais les divergences structurelles et "idéelles" l'emportent de loin sur les points de comparaison. D'une certaine manière, et s'il fallait vraiment tracer une filiation avec la littérature épique (qui n'est ni le "mythe" des Anciens, ni les grandes fresques "modernes" du Tasse, Camoëns ou Lemaire des Belges), le "cycle médiéval" se rapprocherait, plutôt, des shared universes à la façon d'un Cthulhu Mythos.

Pardon d'ergoter un peu cuistrement (c'est mon défaut  ::)), mais le "cycle" moderne et science-fictionnel a une histoire. Une histoire littéraire et "industrielle". Une histoire qui n'est pas celle, non plus, des "mondes secondaires" de la Fantasy. C'est, pour reprendre la typologie d'Anne Besson, un ensemble romanesque qui se distingue des séries (à fin fermée ou ouverte) comme du roman-feuilleton, en cherchant un « équilibre paradoxal, [une] dialectique entre des caractéristiques opposées : unité et discontinuité, ou ensemble au singulier et volumes au pluriel.» C'est un produit du second vingtième siècle, de ses révolutions stylistiques comme de son marketing, le produit de l'histoire interne de la SF comme des mutations de son lectorat.

À la vérité, l'histoire des dénominations commerciales ne nous aide que de manière limitée. Les éditeurs ne sont pas particulièrement obsédés par la méta-taxonomie générique, pas plus que les auteurs qui emploient parfois indifféremment telle ou telle étiquette (Asimov alterne ainsi entre "cycle" et "série").

Tout cela peut sembler d'un intérêt limité. Mais je voudrais que ceux qui nous ont fait l'honneur de suivre notre échange se souviennent des précédents posts où nous avons vu que l'écriture de Dune et sa publication ont marqué un tournant (ou sans chercher des causalités trop arbitraires, ont, en tout cas, incarné une mutation) du marché de la science-fiction aux États-Unis. Je n'ose rien dire de la situation française à laquelle je ne connais rien ou si peu. Mais du magazine au roman, et du roman au "cycle", il y a eu aux États-Unis, et en l'espace d'une petite décennie, un basculement qui a durablement bouleversé les pratiques des éditeurs, comme les habitudes des lecteurs et ....celles des auteurs. Voilà pourquoi je m'intéresse si vivement aux choix des uns et des autres. Que tous n'aient pas eu conscience sur le moment qu'ils participaient d'une évolution du genre, je m'en doute. Mais réduire ces choix à de l'anecdote, du hasard, de la pure contingence est une explication insatisfaisante, possible, parfois plausible, mais insatisfaisante.

Je cite encore la thèse d'Anne Besson qui exprime, mieux que je ne saurais le faire, l'importance de ce changement :

Citer
« Comme les autres ensembles romanesques, un cycle est composé par la publication d'un ou plusieurs textes par «épisodes», et met donc en jeu la notion de périodicité, qui a toujours été primordiale dans l'histoire de la littérature populaire. Dès sa naissance, en effet, cette littérature est à la fois intensément et rapidement consommée ; cette double particularité lui impose un renouvellement massif des textes qu'elle propose. C'est là qu'intervient la constitution d'ensembles, pour fidéliser l'immense public potentiel, en un renouvellement par le même : donner encore ce qui avait déjà plu ou donner davantage que ce qui avait déjà plu. [...] Le cycle en particulier apparaît comme l'ensemble qui tire le mieux profit des contraintes contradictoires pesant sur lui, jusqu'à les transformer en atouts. [contraintes de stabilité et de renouvellement des ventes : des adaptations créatrices dans les limites d'exigences fortes, des formules à succès] [...]
La nécessité de vendre beaucoup et longtemps a conduit à la mise au point de formules aptes à répondre à la double demande de renouvellement et de maintien de la familiarité. Pour le cycle, cette réponse passe par un jeu sur le tout et ses parties, l'ensemble et ses volumes : ainsi, la discontinuité matérielle entre les volumes doit être contre-balancée par la perception d'une continuité ou d'une unité de l'ensemble par le lecteur.

La mise en valeur de la chronologie est l'aspect le plus important de la réponse aux contraintes apportées par le cycle : au niveau thématique, c'est l'exploitation dramatique du motif de l'écoulement du temps ; au niveau structurel, l'exploitation de la chronologie comme mode de liaison entre les volumes ; au niveau de la réception, l'exploitation du délai séparant les parutions d'épisodes successifs. Garant d'une évolution dans la continuité, parallèle à celle du lectorat, ce fonctionnement se révèle pleinement efficace pour satisfaire le public ; le cycle ne proposerait in fine rien moins à ses lecteurs que la représentation, le modèle, d'un rapport idéal au temps.
D'un objectif de rentabilité commerciale des plus étroits, à ses conséquences les plus larges, ou à ses causes les plus profondes (le succès assuré par la proposition accessible d'une expérience apaisée de l'identité dans le temps), tel est le parcours [du Cycle].»

Pour moi, c'est le pivot de notre entretien.

Je vois bien que vous êtes réticent à l'idée de convenir que le marché et la création s'interpénètrent de telle manière que "l'auctorialité" (pardon pour ce gros mot) perd de son unité première pour se dissoudre dans un processus semi-collaboratif. Mais s'il faut vous convaincre qu'un auteur tient substantiellement compte des impératifs économiques qui encadrent son activité créatrice, il vous suffira de prendre les 4 brouillons de Dune, les copies corrigées et de mettre en relation l'histoire de ce palimpseste avec les courriers, annotations et remarques laissées par Blassingame, Campbell et Lanier [j'espère pouvoir vous communiquer ce travail un jour].
Herbert est bien le seul auteur de Dune, mais je pense pouvoir affirmer qu'il a appris à formater son écriture comme l'avait suggéré (négativement) Valéry. Je sais que parler ainsi est presque "obscène" dans notre culture si attachée à la primauté de l'art sur les contingences matérielles. L'idée même qu'il puisse exister de l'autre côté de l'Atlantique des "écoles d'écriture" laisse parfois les gens incrédules, pourtant .... Frank Herbert a participé et dirigé des séminaires dédiés à l'écriture créative.
J'irais même plus loin, à mes yeux, les univers partagés et l'écriture en duo de KJA (round-robin story) ne sont que des avatars de ce rapport pratique à l'écrit. De Derleth à KJA, des séquelles de Fondation à l'interpénétration multimédiatique de certains "produits", je vois une même continuité.

Or, c'est là que les choses prennent de la profondeur. Le phénomène sériel n'est pas un, sans quoi les companion books ou les fanfictions auraient le même statut que les oeuvres originales qu'ils cherchent à pasticher.
Dans ce monde de faux-Dune, il y a une dimension, soulevée par Anne Besson, qui donne au Cycle son caractère particulier et lui permet d'échapper à la logique purement mimétique du "fétiche" : le discours sur le temps. Vous le disiez ainsi :

J'ai toujours trouvé pour ma part une grande unité à ce Cycle de Dune, étant entendu que son sujet est l'évolution de l'humanité sur une très longue période. Pour moi, le moment le plus fort est celui de L'Empereur-Dieu de Dune où je trouve une réflexion souvent profonde sur le pouvoir et sur l'histoire.

Enfin, sur les Machines Intelligentes et le Jihad Butlerien, FH a eu l'intelligence d'éviter un cliché ancien de la science-fiction, la révolte des robots ou la subversion de l'humanité par des Machines intelligentes, même s'il y est revenu dans Destination vide et ses suites.
Cela lui dégage le terrain pour l'évocation de progrès de l'humanité elle-même qui accroit ses capacités à la fois par la voie d'entrainements spéciaux et par celle de la sélection génétique. Il ne pouvait alors être question de manipulations génétiques. Le choix de la sélection donne au cycle un tempo nécessairement étalé sur des siècles, voire des millénaires. C'est un thème qui réapparait dans La Ruche d'Hellstrom.

En quelques mots vous nous restituez l'unité d'une oeuvre, l'unité d'une vie. Comme l'a longuement expliqué Tim O'Reilly les grands cycles herbertiens se répondent l'un l'autre dans une logique de "metaseries" (Donald Palumbo). Paul, pas plus que Leto, Odrade, Duncan, Lewis Orne, Jorj X. McKie ou la Nef ne sont les "héros" des romans de Frank Herbert. Seule l'Humanité est en ligne de mire :

Citation de: Frank Herbert
I think science fiction does help, and it points in very interesting directions. It points in relativistic directions. It says that we have the imagination for these other opportunities, these other choices. We tend to tie ourselves down to limited choices. We say, "Well, the only answer is...." or, "If you would just. . . ." Whatever follows these two statements narrows the choices right there. It gets the vision right down close to the ground so that you don't see anything happening outside. Humans tend not to see over a long range. Now we are required, in these generations, to have a longer range view of what we inflict on the world around us. This is where, I think, science fiction is helping. I don't think that the mere writing of such a book as Brave New World or 1984 prevents those things which are portrayed in those books from happening. But I do think they alert us to that possibility and make that possibility less likely. They make us aware that we may be going in that direction


J'ai encore à l'esprit le souvenir ébloui de ma lecture de votre Postface à la Maison des Mères. Ça remonte à très loin, mais je me rappelle avoir trouvé un sens, grâce à vous, à ce chaos de vies broyées, de héros malheureux et de révolutions à l'échelle des temps géologiques. Difficile quand on est habitué à "suivre" un personnage de devoir constater qu'il n'est qu'un pantin dans le théâtre d'ombres du pouvoir. Difficile de comprendre le regard détaché du Dieu vermiforme. Difficile de comprendre la dialectique entre les déterminismes invincibles et comme inexorables face à la brièveté des vies, leur insignifiance et en même temps leur caractère décisif. Dune peut se lire à l'adolescence, mais je crois qu'il ne prend son sens qu'avec l'âge adulte. Il faut une certaine maturité pour saisir pleinement la méditation herbertienne sur l'implexe causal des systèmes, les déterminations multiples et la présence presque incongrue de cette "liberté de choix" qui brise les plans dans les plans les plus complexes. C'est en cela que le Cycle reste étranger aux anecdotes "en série" des fanfictions de Monsieur Anderson.

Citer
«Dans le cycle, la lecture du tout modifie celle des parties et ajoute à celle des parties, tandis que dans la série la lecture d'un épisode vaut fondamentalement pour celle du tout»
Susan Mann.
The Short Story Cycle. A Genre Companion and Reference Guide. 1989





« Modifié: juin 07, 2011, 04:10:38 pm par J-V.T. Askaris »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #28 le: juillet 11, 2011, 09:00:39 pm »
Nous reviendrons ultérieurement, si vous le voulez bien, sur ces enjeux de sérialité et de réception qui me tiennent particulièrement à coeur. Mais avant d'en venir au public et aux raisons de son engouement, il n'est peut-être pas inutile de se pencher sur la pesée quantitative de ce phénomène que représentent les chiffres de vente. C'est un tel leitmotif dans les propos de Kevin J. Anderson (et jusqu'en cover page) que nous pourrions hausser les épaules devant cet aspect "bassement mercantile", mais j'ai souvenir d'avoir trouvé chez Herbert père et ses éditeurs des remarques du même tonneau. Voyons donc ce qu'il en est.

Je dois vous avouer que je suis tombé sur tant de chiffres disparates que je ne m'y retrouve pas vraiment. Si vous avez des éléments à nous fournir au niveau mondial ou dans la seule Anglosphere je suis preneur, mais ce sont bien sûr les chiffres francophones qui nous intéresseront au premier chef. Je précise bien "francophones" et non français, car à l'exception de la brève aventure suisse de P. Versins (1975, 2 vol.), ni le Québec, ni la Belgique, n'ont disposé à ma connaissance d'éditions particulières.
Pouvez-vous nous parler d'A&D et des autres éditions (chez France-Loisirs et en poche) ? Quel fut le rythme de ces ventes ? Avez-vous constaté des pics, des reculs, des rebonds ? J'ai cru comprendre par ailleurs que le film de 1984 n'avait été d'aucun effet ; en est-il de même avec les miniséries du début du millénaire ? Notez-vous une quelconque influence des faux-Dune depuis 2000 sur les ventes du Cycle ?

Plus que des chiffres bruts, je m'interroge aussi sur leur valeur relative. À quoi peut-on les comparer ? Le distinguo Dune/Cycle est-il significatif ? Les faux-Dune rivalisent-ils avec ce qu'ils pastichent ? D'autres romans ou cycles en SF peuvent-ils se comparer au succès de Dune ? Une comparaison avec les chiffres de Fantasy (HP) ou d'autres genres est-elle pertinente ?

Je ne suis pas tout à fait certain qu'on puisse quantifier tout ça avec sûreté, mais je crois que nous serons d'accord sur la nature durable de ce succès populaire. Un demi-siècle de ventes, aujourd'hui relayées par le développement du livre électronique (du nouveau de ce côté-là ?), voilà qui fait un "long seller". Je me demande, là encore, si on trouve des exemples du même ordre en SF (ou ailleurs...) ?

Dernière idée autour de cette question des chiffres : je note qu'en France les audiobooks, companion books, livres illustrés, atlas et encyclopédies (sans parler de la nonfiction) qui accompagnent la plupart des grandes oeuvres outre-Atlantique sont absents. Pas de public en vue ? Mais que sait-on de lui ? Une vente nous donne-t-elle l'âge, le sexe, les revenus ou les goûts de son lecteur ? Je ne crois pas cela possible (sauf à se fier aux confidences de libraires), pas même dans les commerces en ligne avides de "profiler" leurs usagers..... Limites du chiffre (et de toute visée prospective).
« Modifié: juillet 12, 2011, 07:52:52 am par J-V.T. Askaris »

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Re : [G.K.] L'Entretien
« Réponse #29 le: juillet 13, 2011, 09:41:42 am »
Un article qui tombe bien, trouvé dans l'excellent blog de Pierre Assouline : Du best-seller au long-seller