Auteur Sujet: CONCORDANCE Septembre 2008  (Lu 11856 fois)

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #30 le: septembre 02, 2008, 11:26:50 am »

B /31 . CRITIQUE HISTORIQUE : UNE OEUVRE INSCRITE DANS SON TEMPS (1ère partie)


la Concordance, un carcan ?

Le Projet Concordance a soulevé de nombreuses interrogations . Certains camarades se sont émus d'une initiative qui leur semble devoir corseter dans un moule uniforme les infinies interprétations suscitées par le Cycle. Il faut donc nous expliquer plus avant.
Je sais par expérience qu'un texte n'existe pas dans l'absolu d'une interprétation dogmatique valable pour toujours.
1 . Un texte, c'est un auteur et les liaisons et recoupements internes à une oeuvre (Cycle).
     L'oeuvre comprise par l'oeuvre, c'est-à-dire en lui appliquant les techniques
     herméneutiques/"de lecture" qui vont du littéral commentaire de texte (comme à l'école)
     jusqu'à la lemmatisation/découpage d'une lexicométrie concordancière.
2 . C'est également ce qu'il a pu en dire ailleurs (Canon)...
3 . ... ou les parallèles possibles avec ses autres écrits (Corpus).
4 . Ce sont aussi les lectures de cet auteur, ses influences explicites et avouées (Canon)...
5 . ...comme celles qui relèvent de l'implicite et d'un faisceau serré de connotations que 
     ses contemporains (Tradition) puis la communauté des chercheurs (Glose académique :
     critique historique) n'ont pas manqué d'établir.
Cette progression typologique n'a rien d'extraordinaire, elle est commune à la critique historique, la philologie et la génétique des textes.

de la critique historique : le roman, la littérature de genre, la SF


Les oeuvres de fiction ne sont pas plus transparentes que la poésie, la théologie ou les écrits initiatiques. Le "Roman" est un objet littéraire circonscrit dans le temps (19e-20e). Il obéit à des schémas narratifs, des conventions rhétoriques, des procédés stylistiques et poétiques, des impensés linguistiques et culturels ANALYSABLES. Je n'irais pas jusqu'à dire "mathématiquement" comme un collègue agrégé de grammaire, mais disons que je ne crois pas en l'absolue liberté d'une plume. Impossible de retrouver du Marguerite Duras dans la Chine du 16ème siècle Ming. Le "Roman" n'est pas universel, il n'est pas éternel, il est le produit d'une époque et d'une civilisation, d'un rapport à la narration et de structures syntaxiques communes aux langues indo-européennes. Ça n'empêche pas les hybridations, les analogies, les fécondations réciproques, mais chaque genre littéraire obéit à son époque. Le haïku japonais est le fruit de la culture urbaine et commerciale qui s'est trouvé un espace de raffinement dans le Japon semi-féodal et ivre d'ethos aristocratique du 17ème siècle.On fait d'excellents haïkus à San Francisco de nos jours, mais ce ne sont que des pastiches ou au mieux d'intéressantes hybridations.De même un grand débat en sci-fi oppose les tenants d'une généalogie longue du genre (ils remontent jusqu'à l'épopée de Gilgamesh!) et ceux qui pensent qu'il faut se limiter aux 130 dernières années. Je comprends qu'on aille chercher des précédents des littératures de l'imaginaire très loin dans le passé, et ça peut être fécond, mais on ne m'enlèvera pas de la tête que ce "genre" est le produit d'un état particulier du savoir occidental, des techniques et de la structuration capitaliste des sociétés et des superstructures mentales. En d'autres termes : illusion infinie que de penser une production de l'esprit hors de son temps et d'un lieu.

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #31 le: septembre 02, 2008, 11:30:49 am »

B /32 . CRITIQUE HISTORIQUE : UNE OEUVRE INSCRITE DANS SON TEMPS (2ème partie)


Cela m'amène à souligner très fortement la légitimité d'une critique historique conduite selon une méthodologie "scientifique".
Tout le processus qui conduit de l'analyse interne d'une oeuvre à sa mise en perspective historique répond à un protocole si strict que je ne vois pas où le chercheur aurait loisir de dériver dans une logomachie délirante. Pour rappel :
Cycle : Herbert face à lui-même, une critique interne ( commentaires de textes /parallèles concordanciers:livres,passages,mots)
Canon : Herbert commentateur du Cycle
Corpus : Herbert hors du Cycle, résonnances et dissemblances, permanences et évolutions, correspondances et silences
Tradition : Herbert rapporté par ses proches

À partir de cet acquis, la recherche va s'attacher à relier des fils ténus, des allusions, des concepts brumeux, des figures rhétoriques et poétiques dont la mise en rapport servira une compréhension plus intime de l'oeuvre.
Le risque logomachique est ainsi singulièrement circonscrit, pour peu qu'on se tienne à ce réseau très étroit de correspondances. Quid de la subjectivité ? Certes, elle est là, tapie, sournoise, nul n'est dupe, conscients que toute construction, tout découpage, toute sélection, tout parallèle n'en est jamais totalement dépourvu... Cependant, tout bien pesé, les avantages semblent l'emporter sur les risques.
Dès lors pourquoi se priver des acquis de la critique historique ? J'irais même plus loin : n'y aurait-il pas danger à étudier un texte dont on ignorerait tout de l'auteur ?

moins une technique qu'une démarche : l'esprit scientifique comme garde-fou

Une démarche "scientifique" ne peut prétendre évacuer la subjectivité d'un regard, mais se propose néanmoins, par le respect d'une méthodologie claire, d'en limiter au maximum les effets déformants. C'est ça la "scientificité" en sciences humaines, tendre vers un idéal d'objectivité grâce à la mise en oeuvre de techniques d'analyse rigoureuses.
Pour donner un exemple simple, ma critique du petit conte de notre camarade Filo (la Juste Parole) ne saurait être qualifiée de "scientifique" : les parallèles tissés sont subjectifs, les analogies parfois heureuses,parfois tirées par les cheveux. Je n'ai pas enquêté sur lui. Je n'ai pas dépouillé ses interviews à la presse, ses autres écrits, les témoignages de ses proches ou sa correspondance, et encore moins ses archives.Je n'ai pas méthodiquement annoté son travail, repéré ses tics de langage, isolé ses concepts clefs, ses réemplois, son vocabulaire, sa syntaxe. De ce fait je ne puis prétendre avoir percé l'intimité de son écriture. Je ne connais même pas son histoire : son enfance,ses études, ses amis, ses lectures, la ville où il vivait, ses voyages, ses rencontres, son milieu professionnel, sa vie publique, ses engagements,ses inimitiés...Alors oui on a bien raison de dire qu'un commentaire qui prétendrait relever d'une méthodologie "scientifique" sans s'être muni des préalables précédents, oui celui-là serait peu intègre !


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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #32 le: septembre 02, 2008, 11:40:17 am »
B /33 . ILLUSION DE LA TRANSPARENCE & DISTANCIATION : NÉCESSITÉ DE LA RECHERCHE (1ère partie)


peut-on se passer de la critique ? une impossible transparence

Sur les points précédents, je pense qu'à travers nos échanges nous convergeons finalement. Par contre, plus délicate et contestable est la vision développée par certains camarades d'une écriture qui se suffirait à elle-même et trouverait en son sein ses seuls principes d'intelligibilité.
Une telle affirmation suppose pour acquis que toute oeuvre de l'esprit est transparente, et que pour un lecteur attentif rien n'est impossible, pourvu qu'il se donne les moyens de comprendre. Avec un peu de "bon sens" j'imagine... Pire encore, on semble sous-entendre qu'un auteur qui n'aurait pas fait l'effort de rendre son texte accessible est en un certain sens un auteur ayant raté son public.
Ça fait un peu beaucoup non ? Premièrement, à suivre cette logique, il faudrait vider nos bibliothèques des poètes en tous genres qui jouent sur le sens des mots et multiplient les obscurités, les images, les métaphores, les hypallages, les chiasmes, zeugmas et autres figures de style qui nécessitent que de lourdeaux scientifiques se penchent dessus. Adieu Mallarmé, Breton, le Parnasse ou l'Oulipo....Et puis, transparence faisant foi, à quoi bon s'encombrer de tous ces auteurs qui s'encombrent de références culturelles, d'allusions, d'emprunts, d'hermétisme...Adieu Shakespeare, Racine,Chateaubriand, adieu le Hugo de la Légende des Siècles (mais gardons celui si familier des Misérables), adieu le Malraux du Musée Imaginaire et le Sartre de l'ontologie heideggerienne...On brade, c'est pas cher : Rabelais et son vieux françoué, Ronsard et ses italianiaiseries, les Baroques et leur préciosité, on jette surtout les Lumières et cette facheuse habitude de parler des Persans pour parler des Parisiens ou du Grand Turc pour parler du Pape. Foin de l'ironie et de la littérature ! De la clarté diantre et de la bonne sci-fi sans prétention !

Hélàs pour les tenants de cette vision, TOUTE l'histoire littéraire les contredit. Toute. Un récit transparent ? Je n'en vois pas. Même la pub est connotée, c'est dire... Les références à l'intérieur d'une oeuvre (tel terme présent ici et là, à cette époque mais plus par la suite, dans ce livre et nul part ailleurs...), les références d'un auteur à un autre, d'une époque à une autre : c'est le sel de la littérature.
Deux mots pour terminer. Si on pense qu'un auteur écrit en pleine conscience, transparent à lui-même et à ses lecteurs c'est qu'on a échappé à un siècle de freudisme. Sans chercher un inconscient ténébreux, nous écrivons tous sous l'empire d'une culture, d'un moment historique, d'un bagage langagier. Rien n'est innocent....
On peut également transposer le même argument au domaine des arts. Si l'art traditionnel, figuratif, descriptif, celui que les appareils photos d'Asie flashent à longueur de temps, si cet art était si simple,si évident,si transparent ...alors quid de l'allégorie, de la Fable et de l'imagerie religieuse ? Adieu Cesare Ripa, Panofski, Barthes et tous les sémiologues et historiens de l'art : nul besoin de leur "science" pour comprendre... Herbert qui adorait les sémiologues comprenait très bien, lui, leur utilité..............
Non, vraiment non, ce serait rendre un mauvais service à la sci-fi et en particulier à la new wave de lui réfuter tout droit à être prise au sérieux, alors que si peu de chercheurs luttent pour la réhabiliter.
Enfin, j'allais oublier un argument à mes yeux décisif  : Dune est pour tout ou partie une DYSTOPIE , Herbert n'a cessé de l'écrire pendant 23 ans.... du coup.....il faut décidemment renoncer à toute idée de transparence romanesque !
Creusons l'argument un peu plus avant...
« Modifié: septembre 02, 2008, 12:06:58 pm par Askaris »

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #33 le: septembre 02, 2008, 11:48:17 am »

B /34 . ILLUSION DE LA TRANSPARENCE & DISTANCIATION : NÉCESSITÉ DE LA RECHERCHE (2ème partie)


dystopie ou prise de distance avec le genre romanesque ?


La notion floue de "dystopie" (j'ai enregistré une dizaine de variantes) renvoie principalement à l'idée de "contre-utopie", un discours de résistance , de critique du monde contemporain. Après la lecture d'Orwell et d'Huxley c'est la définition qui s'impose à mon esprit.
Je reste ceci dit nuancé quant à la vocation "dystopique" du Cycle : ainsi sur le "débat" Leto II, Herbert avance une critique féroce de l'absolutisme sans pour autant être optimiste sur les vertus de la "fausse et illusoire" liberté des individus.
Il n'est jamais entièrement d'un côté de la barrière, ce qui rend risible les dithyrambes de certains sur le despotisme éclairé et providentiel du caudillesque-choryphée-timonier leviathan des sables, sans pour autant cautionner la passionnaria terroriste zapatisto-guévariste Siona Atreides.
Le problème vient de la labilité trop importante du terme "dystopie".Loin de clarifier la réflexion, il l'embrouille au possible. Pour rester dans la typologie avancée par Anudar, disons que Herbert est par moment dystope (manipulation génétique,réécriture de l'histoire,embrigadement,cabales et complots superposés), aucun pouvoir n'est stable, la précarité "darwinienne" y est oppressante. À d'autres endroits son propos se fait critique d'une manière plus systémique,plus diffuse : de la contre-utopie ?

Beaucoup d'analystes, et je me range - du moins à ce stade de ma réflexion - à leur avis, notent avec insistance le recul permanent du narrateur, la distance qu'il installe subtilement avec les péripéties qu'il narre . Il y a jusqu'au réseau épigraphique pour nous rappeler ce regard ironique. Je ne vois pas de sympathie de FH pour ses marionnettes. En bon structuraliste lecteur des sémiologues freudo-marxistes et des anthropologues foucaldiens, il ne semble pas dupe de ses figures "héroïques" : le destin, comme chez les Grecs, ou la structure, pour reprendre l'épistémé systémique-cybernétique à la mode dans les 60-70's, écrase la volonté des groupes comme des individus. Alors comment qualifier ce vaste théâtre d'ombres impuissantes et criminelles. Des Atrides aux Atréides....une contre-utopie ?
Je reste donc partisan d'une lecture décalée de l'oeuvre : trop de témoignages, d'analyses, de commentaires de FH lui-même me poussent à penser que l'un des fils conducteurs de cette odyssée est la"distance". Distance dans le temps (une variation uchronique sur un futur de soft SF), dans le vertige pascalien des immensités spatiales, distance dans l'ethos aristocratique, sectaire, technicien ou tribal qui tranche avec l'Occident industrialisé,démocratique et bourgeois de la 2ème moitié du XXe siècle, distance au coeur des niveaux de narration (du réseau épigraphique à la superposition des points de vue), distance dans la multiplicité des références éthiques et philosophiques qui ne permettent pas une lecture unifiée. G.Klein parlait de FH comme d'un auteur "insaisissable". Et bien malin celui qui peut avancer une interprétation d'ensemble sans tomber dans l'illusion de sa propre intelligibilité. Reste une succession d'échecs, d'équilibres rompus, de discours creux, de destins impuissants,de phénomènes aléatoires et étrangers à la rationnalité. Dystopie, contre-utopie...? Je ne sais, je manque de référents. Vision critique,distanciée et sensible à l'étrange conjonction des systèmes de longue durée et des contingences fulgurantes de l'événement, assurément.Herbert fils de Joyce et de Shakespeare. Une contre-philosophie de l'Histoire, de la liberté et de la nécessité ?
Une invitation à dépasser les lectures faciles...

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #34 le: septembre 02, 2008, 11:59:51 am »
B /35 . L'EDD & LE CYCLE : UNE OEUVRE, DES LECTURES (1ère partie)


l'EDD comme clef de voute dystopique d'un Cycle cohérent

Question subsidiaire : si nous semblons faire consensus sur le moment "dystopique" que semble représenter l'EDD dans le Cycle, peut-on alors en tirer comme conclusion qu'il est au même titre que l'épopée adolescente de Paul, le réel pivot qui donne son unité au Cycle ?
En fait, je rebondis sur la remarque de Schrempf concernant l'étalement chronologique de la rédaction du Cycle : collection hétéroclite de récits isolés ou ensemble littéraire cohérent qui justifierait une étude d'ensemble...donc une concordance des diverses occurences qui le parcourent ? Nous ne nous étions jamais posés la question ainsi. Le "Cycle" en tant qu'objet littéraire singulier nous paraissait évident.Un peu comme la Bible. On ne dit pas les livres de la Bible.Et pourtant....(Bible-iothèque).
Le Cycle est devenu UN au fil des volumes , de telle sorte que le volume initial ne se comprend plus sans le reste. À moins de le revendiquer : " seul le volume premier compte, le reste n'est que broderie!"...Ça me fait d'ailleurs penser à un peuple du Moyen-Orient longtemps dispersé et persécuté parce qu'il refusait obstinément qu'on ajoute des chapitres nouveaux à son vénérable Livre sacré !!!

Mais à compter du moment où l'on reconnaît une unicité au récit qui court tout le long du Cycle, il faut se rendre à l'évidence : l'EDD est le noyau, l'axe conceptuel qui structure notre compréhension des 3 volumes précédents comme celle des 2 suivants. Lui-même adopte à de nombreuse reprises le visage d'une dystopie. Il communique cette qualité au reste de l'oeuvre.
Ainsi, pour reprendre la métaphore biblique, il y a dans le Lévitique de Moïse , à la fois de l'histoire, de l'anecdote, du droit, de l'éthique, de la morale, de la poésie, une certaine ontologie, un peu d'humour, du drame....mais le caractère central de traité dogmatique ne  l'emporte pas moins sur le reste de cette collection d'écrits disparates.
L'avis du Cafard cosmique est représentatif d'une forme de jugement esthétique qui fait litière du sens et de l'historicité d'un écrit, il faut le lire pour comprendre toute la distance qui sépare cette vision lapidaire d'un réel travail académique :

Les deux premiers volumes, « Dune » et « Le Messie de Dune » forment quasiment un tout indissociable. Superbement écrits, denses et profonds, ils constituent le c?ur du cycle.
Les vrais accros pourront trouver un intérêt à lire aussi les deux volumes suivants, « Les Enfants de Dune » et « L?Empereur-Dieu de Dune », qui décrivent le destin et la mutation du fils de Paul. En revanche, de notre point de vue, à partir du cinquième volume ça se gâte... et le sixième est assez superflu.
Cependant, il est des amateurs pour estimer que le cycle ne prend toute son ampleur que grâce à ses derniers volumes... on vous laisse donc juger...


Il est évident que l'écriture des 6 livres qui forment le Cycle a répondu à des exigences éditoriales, des attentes, des circonstances à chaque fois singulières. Mais à cette aune va-t-on désosser la Comédie Humaine de Balzac ou le cycle des Rougeon-Maquart de Zola...?? Faut-il retirer Sodome & Gomorrhe du monumental corpus proustien au prétexte que cet opus peut sembler trancher avec le reste ?
Poursuivons dans le délire : qu'est-ce que la Bible ? Des écrits qui s'étalent entre le 7ème siècle AEC et le 4ème siècle EC.Des écrits qui émanent d'une infinité de traditions scripturales.Des écrits qui furent l'objet de révisions constantes à travers les siècles (Vulgata,Clémentine,version mélanchtonienne...).Des écrits dont le périmètre (canon) n'a jamais été consensuel. Et pourtant de St Augustin à Spinoza, de la Légende Dorée à Marc Chagall, tous ont lu un seul et même corpus.Des milliards de lecteurs ont pendant 2500 ans fait référence à LA Bible, même si en bons philologues nous n'ignorons rien DES ÉcritureS...

« Modifié: septembre 02, 2008, 12:07:49 pm par Askaris »

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #35 le: septembre 02, 2008, 12:06:15 pm »

B /36 . L'EDD & LE CYCLE : UNE OEUVRE, DES LECTURES (2ème partie)


FH s'est exprimé bien avant 1969 quant à l'unicité de son oeuvre . Il explique dans une interview (Usul's Homepage, doc, audio1977) que c'était là son projet initial. Il expliquait déjà cela très bien à McNelly quelques années auparavant. Il précise d'ailleurs que la documentation et la rédaction des trois premiers opus furent plus ou moins parallèles, et que cette "Trilogie" ("Dune Series"/"Dune Cronicles") avait vocation très tôt à devenir une Tétralogie intégrant l'EdD. La question d'une plannification à long terme se pose surtout pour les 2 derniers opus (même si les éléments internes de filiation ne manquent pas dans l'EdD).

Le Cycle avait-il un aboutissement final ? Sans doute pas plus qu'il n'existe d'interprétation ultime. Je laisse ces gloses métaphysiques à d'autres. Il n'y a pas plus de sens à vouloir enfermer cette oeuvre dans une définition arbitraire que de récuser a priori toute tentative d'en saisir la richesse.Ce sont là les deux extrêmes d'un même enfermement intellectuel.Un même autisme anti-intellectuel.

Je suis un ANTI-DOGMATIQUE : toutes les interprétations ont droit de citer, y compris celles qui préfèrent un rapport "ouvert" et "naïf"("acritique") au récit : se laisser bercer au fil de la narration.C'est légitime.C'est une méthode d'approche des textes reconnue. Je le respecte et n'est-ce pas là d'ailleurs le premier contact de tout lecteur avec le Cycle ?

de l'aventure à la dystopie, unité du Cycle, diversité du lectorat


Comment peut-on résumer un texte qui multiplie les difficultés rhétoriques,les allusions,les hermétismes à une "oeuvre de divertissement" ? Pour avoir lu le Cycle très jeune, j'ai souvenir de m'être identifié à Paul, d'avoir vécu le parcours du "héros" de 15 ans. Plus tard, lors d'une seconde relecture (cette fois-ci de tout le Cycle), je détachais peu à peu mon attention de cette "tête d'affiche" pour apprécier plus largement l'univers créé. Depuis, au fil des relectures, l'âge venant, les connaissances s'accumulant, j'en ai presque perdu le sens du merveilleux qui m'avait initialement fait aimer le Cycle...enfin, pas totalement.

Cette porte d'entrée d'un merveilleux initiatique n'est donc pas à négliger. Elle participe d'une écriture qui rattache Dune à une soft SF qui n'est pas éloignée d'une forme de "fantasy". Dune, genre hybride ? C'est un vaste débat. Et on conçoit mieux, dans cette perspective, le relatif dédain de beaucoup de lecteurs pour les volumes qui suivent l'épopée initiale de Paul Muad'Dib. Beaucoup ne comprennent pas le dérapage du microsillon sur le vinyle. Comment le super-héros a-t-il pu devenir un monstre, le rêve un cauchemard, l'épopée une dystopie ?

Car,à mon sens, ce sont justement ces volumes postérieurs à la prise de pouvoir de Paul qui nous introduisent dans la complexité d'une pensée qui ne peut plus se satisfaire du plaisir simple de raconter une histoire : l'histoire s'y fait porteuse, véhicule d'une vision, d'un système idéel complexe. Le Cycle c'est l'épopée et plus...C'est toujours "l'habit" du space opera comme le pense Fatman, mais avec un fond autrement plus exigeant. Le divertissement n'y est pas absent mais il ne suffit pas à notre compréhension.Dans la lecture autre chose se fait jour,d'autres dimensions prennent du poids jusqu'à devenir omniprésentes dans l'EdD. Et nul besoin de me caricaturer imaginant une quelconque vérité révélée ou un texte initiatique ésotérique inaccesible au profane, à la plèbe de ceux qui ne "décortiquent"pas, ceux qui ne peuvent pas suivre soit-disant....
J'estime qu'il est de ce point de vue tout à fait louable de vouloir chercher à comprendre ces idées. La seule question à se poser est la méthode nécessaire à une telle recherche. Certains se fient à leurs intuitions et les forums duniens sont remplis d'analyses parfois géniales d'intelligence (sur DAR Anudar,Leto et d'autres en sont d'illustres exemples),mais la plupart du temps elles dérivent vers des rivages très fantaisistes. Moi, je me propose d'y accéder avec des méthodes, un bagage conceptuel, un jargon ("dystopie"...) qui prétendent non pas embrumer davantage la réflexion, mais l'éclaircir....

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #36 le: septembre 02, 2008, 12:19:11 pm »

B /37 . ENTRE PALIMPSESTE & PHÉNOMÉNOLOGIE

de l'étude du Cycle à celle de ses lectures

De Lucien (parfois appelé le "premier sci-fiste") à Carroll, des voyages de St Brendan à l'expédition de Frodon, la littérature d'évasion s'est toujours jouée des registres étroits de l'Ars Poetica, au grand dam de ceux qui aiment enfermer la littérature et ses "genres". Candide nous fait rire ET pleurer. Les voyages de Gulliver parlent de chevaux plus humains que les contemporains de Swift. Ne parlons même pas de ces auteurs complets que sont Shakespeare et Joyce : le rêve, le style, la vision...

J'irais même plus loin.Si notre lecture change avec l'âge, avec l'expérience, avec la stratification des lectures, à telle enseigne que plus ou moins consciemment nous ne cessons d'interpréter(et la prose est en ce sens moins éloignée des vers que nous l'imaginons) : j'en conclu qu'il existe chez chaque individu autant de Dune que de relectures. Des Dune qui coexistent, se superposent ou s'affrontent. Notre esprit est inondé d'images,d'associations arbitraires,d'analogies familières. Bref, nous décortiquons sans le savoir...comme monsieur Jourdain !

Cette problématique élargie au niveau des collectifs fait apparaître des cercles duniens, chacun avec son prisme dominant,et des époques successives de modes interprétatives "dominantes" où d'autres médias pourront interférer comme l'avait si joliment souligné Maverick (exemple : l'effet Lynch et les gamers).
D'une certaine manière il y a des millions de Dune ,mais on ne doit pas se cacher que certaines lectures seront très marginales, d'autres très partagées.D'où l'importance culturelle des critiques, des "médias", dans notre culture collective. Combien d'auteurs doivent leur survie à Sainte-Beuve ou aux Frères Goncourt ? On s'imagine que le goût général, "l'histoire", la postérité feront le tri. Je ne le pense pas. Botticelli et Shakespeare étaient d'illustres inconnus au 18ème siècle. Ils le seraient resté sans l'activisme de certains critiques et traducteurs. La lecture est donc une expérience phénoménologique ET sociologique. Elle parle de rapports personnels ET de mouvements collectifs.

Pour finir, je pense pouvoir tirer mes conclusions à une dernière extrémité : non seulement il y a autant de "Dunivers" que de lecteurs, de même que le rapport à ces "Dunivers" est fonction d'un rapport au temps, à la maturité, aux modes dominantes, mais on ne peut faire l'économie d'une lecture éclatée , plurielle et hétérogène du texte qui interroge radicalement les étiquettes qu'on serait tenté de lui accoler. Ainsi certains passages seront propices à l'analyse, d'autres seront purement prétexte à des variations stylistiques ou serviront essentiellement à l'économie narrative du récit.Le plaisir de la narration alterne avec le plaisir de la métaphore. Les effets de style les plus sophistiqués voisinent parfois avec un déroulé très factuel des péripéties ou des digressions philosophiques inattendues. Rien de monolithique.
Le conseil de Filo à ne pas se laisser enfermer dans ce qui pourrait être une forme de logomachie fonctionnaliste, où tout fait sens, tout se tient, est à cet égard de bon sens. Ne l'oublions pas.

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #37 le: septembre 02, 2008, 12:27:08 pm »

B /38 . LECTURES PLURIELLES ? (1ère partie)


une méthodologie sensible à la pluralité des lectures, non l'imposition d'une vulgate


Pour illustrer le basculement d'une lecture en terme de "palimpseste" vers une lecture centrée sur une forme de "phénoménologie" du lectorat, je me suis amusé à inverser les rubriques :
1 . les questions et interprétations des talifans sur un sujet donné
2 . des parallèles et des gloses (ciné,images,sons)
3 . l'analyse des universitaires
4 . ce que Herbert a dit (canon/corpus)
5 . la matière brute du texte et ce que ses lectures (littérale/concorde) nous apprennent


Vous voyez, il ne s'agit plus, vu sous cet angle, d'imposer une vulgate, mais à partir des interrogations de talifans progresser dans ce que l'on sait du texte, dans ce que l'on peut formuler comme hypothèses et enfin les parallèles que l'on peut en faire.
Une telle progression est peut être moins sévère et prétentieuse. Elle laisse la porte ouverte à une multiplicité de lectures sans pour autant renoncer à ses idéaux de rigueur.
En fait, il m'apparaît après réflexion,que j'ai trop longtemps confondu le travail préparatoire avec la présentation finale. S'il est logique pour le rédacteur d'aller du plus solide à l'anecdote,de l'information scientifique à l'imagerie populaire, il n'est pas certain qu'une telle présentation soit efficace ni même agréable à la lecture. Une progression didactique est peut être l'ingrédient manquant : d'où cette idée heuristique d'inverser l'ordre des rubriques.
De fait, on notera combien notre démarche s'apparente de plus en plus à une entreprise de nature encyclopédique . Le côté "lexicométrie concordancière" subsiste, il reste un axe majeur du projet, mais il se pare d'une dimension didactique, pédagogique que je n'avais pas pensé initialement.
Ne rien imposer, conduire,convaincre,guider... de l'évident à l'hypothétique, du simple au complexe.
Pour en revenir à la métaphore filmique, on peut se laisser bercer par l'entertainment mais ça n'interdit pas de lire les Cahiers du Cinéma . On peut ne pas comprendre Dune84 au simple visionnage du film et trouver des pistes de lecture dans le reste de l'oeuvre lynchéenne.


Que cent fleurs s'épanouissent, que cent écoles rivalisent ! Mais en ordre...


Et puis, vive l'interprétation ! À condition de sourcer rigoureusement ses idées et de bien en marquer la séparation avec la pure critique des Sources, pourquoi avoir peur d'échanger ? J'aime la vision qu'a Anudar du Sentier d'Or, je ne saurais poser un jugement argumenté dessus mais je le respecte autant que le beau texte produit par le Sister's Reading Room(cf.revue de presse). Je trouve plaisir à lire ces gloses populaires/apocryphes. De la même manière que j'aime à penser avec (ou contre) les contemporains du Maître qui nous firent don de l'irremplaçable DE et des icônes du Lynch84 (Deutéro). Et je ne me priverais certainement pas du regard perçant des universitaires (Gloses Académiques) qui ont, pour certains, consacré des vies entières à l'étude d'Herbert, sans parler de ceux qui le connurent personnellement (Tradition) .
Alors pourquoi se méfier de la "technique" ? Je sens parfois une crispation, un recul devant l'effort interprétatif. Mais que serait notre vision de la Bible sans le sens du tragique apporté par les Confessions de Saint-Augustin ? Comment se représenter la Dernière Cène en dehors de l'imagerie rêvée par Léonard de Vinci.Peut on croire aux archanges sans Milton et au Grand Dragon sans William Blake ? Et l'Enfer serait-il celui que nous connaissons sans la Divine Comédie ?
J'ajoute, pour conclure, qu'il serait cocasse de se priver de "gloser" quand une bonne partie de la réflexion de FH se donne comme point de mire la diversité des visions et des mémoires, des parti pris lucides et des objectivités défaillantes, qu'elles soient du fait des contemporains ou des historiographes de Cour.......

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #38 le: septembre 02, 2008, 12:32:15 pm »

B /39 . LECTURES PLURIELLES ? (2ème partie)


Est-ce à dire que toutes les lectures se valent ? Pas vraiment . Mais si le jugement est affaire de subjectivité, je préfère placer le débat en termes de fidélité et de respect de l'historicité d'une oeuvre. À lire certains camarades, la littérature n'a pas d'histoire. Elle est pur récit dépaysant et ne parle en rien du monde qui l'a vu naître....
Notre ambition est simple : réunir les différents niveaux d'interprétation, sans exclusive ni jugement.Ceux qui aiment la littéralité d'une lecture amoureuse trouveront des rubriques sur les fanfics et tout ce qui nourrit l'imaginaire sans cesse renouvelé des lecteurs(images,musiques...). Ceux qui aiment l'analyse, liront des comptes-rendus de thèses,feront des parallèles avec le reste de la SF comme avec le monde contemporain. Les plus sourcilleux pourront se confronter avec ce que l'on sait de Herbert et des commentaires qu'il a lui-même laissé de son oeuvre. Enfin, les amateurs de citations reliront avec plaisir des extraits choisis et bilingues du texte.
Personnellement, je dois à mes études de différencier le savoir de l'opinion, la vérité métaphysique des hypothèses scientifiques. C'est très clair pour moi et j'en distingue parfaitement les différences. Une interview d'Herbert en avril 1973 me semble plus digne d'intérêt qu'un article universitaire écrit en Tasmanie à la fin des 80's. Mais cet article me stimulera plus qu'un quizz. Façon de voir, je ne l'impose pas, ce n'est ni une "vérité",ni une "initiation". Simplement la "croyance" aux vertus de l'épistémé scientifique dominant en Occident depuis Copernic,Descartes et Newton.
 J'en suis d'autant plus libre pour inviter les gloses populaires de qualité à venir enrichir notre vision commune de Dune. J'ai dit "commune", non "unique" : si la seconde exclu, la première invite au partage.

étudier un auteur ou ses lecteurs ? ...un écrit ET ses lectures (l'exemple de la Bible)

Pour exemple de cette démarche prenons la Bible :
1 . La critique interne :
Chaque passage renvoye à un autre, ainsi le Christ est le Nouvel Adam, nouveau Melchisedek annoncé par Isaïe . L'Ancien Testament préfigure le Nouveau et il s'agit de retrouver des parallèles,  livre par livre, verset par verset , mot par mot. c'est ce qu'on appele l'éxégèse canonique. Elle est aussi valable entre les passages des 4 Évangiles (Synopse).
2 . La critique externe :
Heureusement la science a fait quelques progrès depuis et une concordance se nourrit aussi de l'histoire et pas seulement de liaisons construites après coup. C'est ainsi qu'on a soumis la Bible à la critique historique : datation, reconstitution des traditions scripturales, parallèles littéraires avec d'autres textes contemporains, etc. D'où une lecture de la Bible totalement renouvelée. Le résultat en a été récemment vulgarisé dans une série documentaire passée sur Arte (Corpus Christi).
3 . La réception de l'oeuvre :
Enfin la Bible c'est aussi plus de 2000 ans de Tradition, des commentaires du Talmud à la Cité de Dieu de St Augustin. C'est aussi la Bible des vitraux et des tympans. La Bible de la Chapelle Sixtine et du Séraphique Dante. Celle du Paradis Perdu de Milton et des 3 Études de Freud. Celle de Chagall et de Cecil B.de Mille.Celle de Tolkien ou de Matrix ...

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #39 le: septembre 02, 2008, 12:40:39 pm »
B /40 . L'UNIQUE & L'APOCRYPHE : PRENDRE LE LECTEUR EN COMPTE (1ère partie)

intermédialité et lectorats : briser les frontières

L'objet de notre réflexion est d'associer des cultures, des espaces, des lectures longtemps cloisonnés. Qu'est-ce qui peut réunir un critique littéraire amateur de style, un philosophe en quête de sens, un socio-anthropo-historien qui aime à comprendre la mécanique d'une société derrière un récit, un artiste sensible à la poésie d'une image ou d'un paysage sonore, le joueur qui exulte devant les stratégies et les plans dans les plans....et puis le lecteur lambda qui aime rêver (côté fantasy) ou se projeter dans le temps (côté hard SF) ? Qu'est-ce qui peut les réunir sinon Dune ?

Autant je suis un fanatique du texte, et on remarquera que je le décortique comme un entomologiste découpe un papillon, autant je serai à jamais marqué par ma rencontre initiale avec Lynch. Dès lors il y a du plaisir à balancer d'un média à l'autre, d'une vision à une autre.

Ma culture de base est plutôt classique : Bible & Mythologie. Quel bonheur de partir de l'obscur et archétypal Moïse décrit par le Lévitique, d'en voir brossé un premier portrait héroïque par Flavius Josèphe,puis de voir surgir la terribilità de la statue de Michel-Ange, les sombres dessins de Rembrandt si proches de l'âme du ghetto, la figure paternelle de Freud et le décorum baroque et expressionniste de Cecil B. de Mille.

Que de richesses entre la figure politique sectaire (et bègue) de l'Écriture, le héros hollywoodien plein d'une virile colère qui délivre la tension esquissée par la statue du Latran.Une imposante figure du surmoi . Mais cette "imago" est parallèle au Moïse de la Pâque juive,à celle du sauveur des opprimés, la lumière dans les ténèbres des tableaux de Chagall...
La superposition n'est donc pas source de confusion si elle est bien menée et rigoureuse . Bien au contraire, elle peut être un pont bienvenu entre des lecteurs si différents...
« Modifié: septembre 02, 2008, 12:45:15 pm par Askaris »

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #40 le: septembre 02, 2008, 12:44:20 pm »

B /41 . L'UNIQUE & L'APOCRYPHE : PRENDRE LE LECTEUR EN COMPTE (2ème partie)


le Cycle et ses apocryphes : un nouvel équilibre, un autre rapport à l'unicité de l'art


Plus j'avance dans la recherche d'images, de musiques, de fanfics....plus je découvre de manuels de gamers terriblement élaborés, de thèses universitaires brillantes et variées.....PLUS je me dis que le Dunivers ne se résume plus au Cycle. Non pas que je m'en éloigne de quelque façon que ce soit ! Je pense toujours qu'il faut creuser et retravailler notre lecture du Cycle. Simplement, je m'aperçois mieux du mille-feuilles constitué depuis 45 ans. Que de strates d'invention ! Quel palimseste très concret pour une belle enquête sur les processus individuels et collectifs à l'oeuvre dans l'imaginaire! Quelques références pour aller plus loin:

* Éliane Martin-Haag. "Du mode d'existence des objets techniques dans la Guerre des étoiles ou de l'encyclopédisme de George Lucas." Alliage.[Culture-Science-Technique], n°60, Juin 2007.
* Fredric Jameson."Radical Fantasy".Historical Materialism. Republié in : Archéologies du futur. Ed.Max Milo,2007.
* Jacques Goimard. Critique de la science-fiction.Agora-Pocket,2002.


Je me souviens des leçons des maîtres de la sociologie de la lecture : un livre c'est 3 choses, un auteur, un contexte d'écriture et un milieu de réception. En d'autres termes, l'étude des lecteurs fait apparaître des lectures, des réinvestissements,des réappropriations. De même que l'étude de l'écriture du livre fait apparaître des influences, des détournements, des filiations. Il faut donc se figurer le livre comme une carte dans un jeu de cartes : des dizaines la précèdent, des dizaines la suivent. Un éventail de réalités parallèles. Dans un autre topic on m'avait bien fait rire en me prêtant le projet d'imposer une vérité, une "vulgate", un sens ultime. Je suis historien de formation, Dune est une fiction : conclusion, il n'y a pas de "vérité" transcendante ou immanente à rechercher. Par contre on peut faire l'effort de cerner ce que voulait dire l'auteur. On peut retrouver comme un archéologue du savoir (Foucault) les influences et surtout les systèmes de pensée qui encadraient sa plume. Puis après ce flash-back, on peut faire le chemin inverse, quitter l'amont pour l'aval, étudier les reprises, les détours, les broderies, les interprétations. Et à cette occasion, on peut s'interroger sur les connexions, les confluences, les interactions à l'oeuvre....

Il est loin le temps où la sociologie de la com (à la Mac Luhan) nourrie de pragmatisme austinien ne connaissait que 2 pôles : l'émetteur et le récepteur. Le message liant le premier au second ayant un caractère performatif plus ou moins efficace...De nos jours, on préfère penser en terme cybernétique de "système" avec des boucles de rétroaction, des va-et-vient, des impasses et des chemins détournés. Je pense que les informaticiens qui peuplent ce forum comprendront mieux que moi les enjeux d'une telle métaphore appliquée à la com (d'autant que les bases théoriques de la systémique ont déjà 40 ans d'existence !).
Il me semble donc moins pertinent de faire le procès d'un auteur ou de son lectorat que d'en comprendre les interactions.
« Modifié: septembre 02, 2008, 12:46:43 pm par Askaris »

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #41 le: septembre 02, 2008, 12:51:29 pm »

B /42 . LECTURES D'UN CYCLE D'IMAGES...


écriture herbertienne, grammaire iconique et structure cinétique

À la lecture des derniers documents que je viens de compulser, il semble que FH se faisait une image très précise de son livre-univers quitte à se mettre en travers des adaptations qui lui déplaisaient . Ça ne l'a pas empêché de travailler avec Giger (ce dernier après l'échec de Jodo a assuré le storyboard du projet Ridley Scott/Wurlitzer en 1979).Ça ne l'a pas empêché non plus d'assister Lynch. Mais avec les cinéastes, comme avec les illustrateurs ou les musiciens, FH n'a cessé de vouloir "protéger" son oeuvre des délires extérieurs. On sait qu'il projetait de mettre en scène Soul Catcher, on sait qu'il avait des compétences de technicien dans l'industrie de l'image, on sait qu'il se faisait une représentation très filmique de certains de ses écrits (il a rédigé un script de Dune en 1978). Frank Herbert nous invite donc lui-même à prendre en compte la dynamique "iconique" de ses écrits. En cela l'image n'illustre pas, elle incarne...

PS: il est frappant de constater que le conservatisme de l'auteur fait écho à celui des fans, de même que tous les créateurs qui se sont frottés à son oeuvre ont cru devoir manifester leur originalité en détournant le récit originel (Ridley Scott envisageait de faire de Paul une sorte d'Oedipe incestueux, Jodorowski voulait faire de Leto un eunuque, Lynch dans ses scripts initiaux -les seuls qui nous permettent d'entrevoir le film qui aurait pu exister sans l'interventionnisme de De Laurentiis- imaginait un récit s'achevant à la mort du duc Leto...un autre film !). Grande leçon des mécanismes de la création entre conservatisme et détournement.

PSbis : on sait que FH avait publiquement approuvé Schoenherr et rejeté Jodorowski. On sait également qu'il avait beaucoup d'intérêt pour le travail graphique, les costumes,décors...de l'équipe du Lynch84 (Ron Miller...). On sait moins, en fait je viens de l'apprendre, qu'il a co-écrit son "Road to Dune" avec Jim Burns (recueil Eye). À quel point le commanditaire et l'artiste se sont-ils mutuellement influencés ? Quelle fut la part de FH dans la définition de ce petit "glossaire visuel" ? Il faut chercher plus avant, mais il n'est pas impossible que nous ayons là LA vision graphique la plus proche de la pensée de FH avec Schoenherr (et peut être Miller).

la prison du langage


L'image n'est plus ce qu'elle était ! Exit l'univers bidimensionnel de l'iconologie classique.
Par "image", nous entendons un rapport particulier aux médias et à la communication. Il y a donc de "l'image" dans l'écriture très scénarisée de KJA. Et ultime paradoxe, on trouvera sans doute plus de "cinétique" dans ses pré-séquelles que dans les tableaux oniriques de Lynch.
Dune nous invite à dépasser les pièges du langage. Le vocabulaire de l'esthétique emprunté aux Anciens et à l'héritage humaniste est depuis longtemps impuissant à décrire des logiques "médiologiques" (R.Debray) hybrides et de plus en plus complexes. À l'image, on s'en doute, des nouvelles réalités sociologiques et culturelles....

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #42 le: septembre 02, 2008, 01:01:00 pm »

B /43 . DU CYCLE AUX APOCRYPHES : NOTRE HYPOTHÈSE DE TRAVAIL (1ère partie)


Vidéosphère, inflation apocryphe : pourquoi Dune après Dune ?
Un nouveau paradigme culturel.


Peut-on caractériser les mutations des 30 dernières années en liant rapport culturel aux médias et évolutions sociologiques ?
Dans cette hypothèse, il ne s'agit pas de dévaloriser un rapport particulier aux médias, un parcours, et de le hiérarchiser au sein de je-ne-sais-quelle échelle d'"authenticité". Il s'agit plutôt de comprendre les mécanismes à l'oeuvre dans la création et de les caractériser.
Je pose ainsi l'hypothèse d'une corrélation entre un phénomène d'"inflation apocryphe" avec le triomphe des "logiques vidéosphériques". Pour le dire autrement, l'explosion du Dunivers, sous toutes ses formes, participe de l'avènement d'un mode vidéographique de rapport au savoir/loisirs, la linéarité se voyant chaque jour plus marginalisée par l'interactivité.

Or, ce qui est passionnant dans le Cycle c'est le fait que la pensée d'Herbert n'est pas linéaire. Il est déjà systémique, son cadre de pensée est structuraliste, il n'y a ni origine, ni fin, mais une succession de systèmes (écologiques,  politiques, idéologiques, économiques...). Voilà un mode de pensée qui appelle de longs développements avec les modalités des créations fictionnelles et stratégiques des board, computer puis video gamers.  L'invention du joueur rejoint les jeux rhétoriques de l'écrivain. Je cite Leto :


Cela est tout à fait normal et se comprend pour des plateformes (qu'il s'agisse de jeux de rôles, de jeu vidéo, etc...) qui ont besoin, pour avoir un intérêt d'immerger le joueur, et même le spectateur : il faut rendre une atmosphère, retranscrire l'environnement. Or, pour que cette réalité soit mieux reprodutie, constatée, il faut un souci du détail. Mais cela n'empêche pas la réflexion, la recherche de signification.
Si on reprend le principe du jeu de rôle (on en a un exemple avec ce que MJ Leto avait proposé ici) : c'est à chaque personnage de créer son propre RP (role playing), son background et d'avancer comme il l'entend, de le comprendre et d'agir en conséquence. C'est l'idée majeure : fournir le cadre le plus fidèle possible pour que le joueur/spectateur s'épanouisse le plus possible. (et le Cycle fournit suffisamment de données pour construire cet environnement et avoir à disposition une véritable trame -intrigue, psychologie, etc..- sur laquelle se baser).
Et à mon avis, c'est là que le livre pèche. Le lecteur, n'est ni spectateur, ni joueur. Ce qu'il recherche quand il lit les livres "officiels", les ouvrages de l'auteur, etc... c'est du sens. Non seulement la création (même minimaliste, sur lequel développer l'environnement collectif), mais surtout du sens, de la réflexion, des axes sur lesquels il puisse définir son personnage; des questions sur lesquels se pencher. Le Dunivers, il est tout à fait capable de le créer tout seul à partir des données éparses qu'il pourra trouver ici ou là (le meilleur exemple est l'ornithoptère... on sait juste qu'il se réfère à un insecte.. voir la multitude de graphisme sur le sujet...).


Leto nous livre une modalité essentielle du rapport des gamers à l'inventivité . Et pour avoir dépouillé des livrets de jeux élaborés avec le sérieux d'une encyclopédie, je le rejoins à 100% ! Où sont les ados ?
Néanmoins, cette explication n'épuise pas la sociologie des gamers, et encore moins des duniens ! Elle ne rend pas compte des processus que je décrivais plus haut et qui touchent des gens au-dessus de tout soupçon d' "adulescentisme attardé". Je pense aux universitaires de la DE. Il existe des équipes de traductions partout dans le monde. Mais qui a réfléchi à leurs parcours, leurs écrits, ce qu'ils ont voulu manifester dans cette entreprise si inhabituelle, si baroque ? J'ai quelques pistes que je livrerai....

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #43 le: septembre 02, 2008, 01:04:15 pm »

B /44 . DU CYCLE AUX APOCRYPHES : NOTRE HYPOTHÈSE DE TRAVAIL (2ème partie)


L'enjeu de mon analyse ne revient donc pas à substituer une nouvelle typologie à toutes celles déjà proposées, du genre :

1°[L]es fans de Dune qui voulaient voir ce que cela donnerait, qui espéraient retrouver ce qu'ils avaient perdu, etc...
2° Ceux à qui on offrait un nouveau Star Wars, nouvelle version du fameux Dune, le livre impossible à lire (pour beaucoup d'amateurs de cette sci-fi/aventure/fantasy, le film de Lynch imperméable (déjà qu'il fait débat à l'intérieur du cercle des fans, alors à l'extérieur). Bref, on leur offrait un chef d'oeuvre, version édulcorée. Sans oublier certains flemard (ou certains fans de KJA) qui pensaient qu'en 2 temps 3 mouvements, Dune s'offrirait à eux..


Trop simple. Moi aussi j'ai longtemps voulu croire qu'ils étaient "différents" de nous. Mais à force de lire, à force d'accumuler des infos, je ne peux plus me bercer d'illusions. Les KJABoys sont parmi nous, ils sont nombreux, ils témoignent d'un rapport au texte qui innerve toute la sociologie dunienne depuis 45 ans. En d'autres termes, le "problème" KJA n'existe pas depuis 10 ans, il était là dès le début, sous le pastel de Schoenherr, la voix suave de Connor O'Brien, les esquisses de Giger, le storyboard de Moebius ,le board game d'Avalon Hill en 1979,les maquettes de Ron Miller, la guitare d'Iron Maiden....Toute création littéraire est détournée et réinvestie sitôt qu'elle apparaît en ce monde :

 la question fondamentale à mes yeux est de savoir en quoi l'histoire médiatique de Dune participe-t-elle de l'avènement vidéosphérique d'une nouvelle culture populaire ?

KJA, quelles que soient ses noires intentions, n'est que le révélateur d'une révolution des supports, des rapports et au final des cultures individuelles elles-mêmes.L'oeuvre de FH est unique parce qu'elle appartient à un autre univers intellectuel, un univers de démiurges,de conteurs, d'inventeurs de mondes et de systèmes de pensée...Un monde révolu. Aux gamers ,aux artistes, aux auteurs de fanfics de réinventer sur de nouvelles trames...Mais est-ce encore et toujours Dune ? Le roman est mort, vive....?

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #44 le: septembre 02, 2008, 01:11:48 pm »
B /45 . 1984, LE JALON CRUCIAL DES DEUTÉROCANONIQUES....


la DE, Lynch-84, les Apocryphes comme chaînon manquant entre le Cycle et les dernières générations

J'ajoute que mon intuition première de continuité transgénérationnelle dans l'inflation apocryphe des fans se voit confirmée par la lecture rapide du synopsis de la DE. En effet, n'y trouve-t-on pas ,entre autres choses :

*Fremen Desert survival techniques
*A complete guide to the heraldry of the major house of Harkonnen
*"How Muad'Dib got his name": A folk tale from the Oral history
*The Dune tarot; or the Golden Path
*The assassin's handbook: A complete guide to professional Chaumurky


Je me souviens avoir lu ici et là des disputes sur le Tarot, fait-il partie du Cycle ? est-ce un héritage de Jodo ? Ou des premiers CCG commercialisés dès 1979 ? Nous avions pourtant la réponse. Elle était là sous nos yeux. De même, je me suis régulièrement interrogé quant à l'origine de l'héraldique complexe qui se retrouve dans la plupart des jeux.J'en faisais une invention des studios influencés par les fans (ou par le Lynch). À part le faucon des  Atreides, rien d'évident dans le Cycle. En fait il fallait chercher du côté de la DE : un immense réservoir de blasons, de listes de factions nobiliaires et de développements planétologiques.. .
Je reste d'accord avec Leto quand il nous explique que l'inventivité descriptive est un préalable à l'expérience stratégique et ludique des gamers. Je crois pouvoir ajouter aujourd'hui que la DE, par bien des aspects, joue au même titre que le Lynch le rôle de chaînon manquant entre le Cycle et la culture pop.
J'irais même plus loin : le Cycle compte-t-il autant dans la formation des univers ludiques qu'on ne l'a longtemps dit et répété ?
Cette généalogie intellectuelle n'est-elle pas plus indirecte qu'on ne le pense et revendique au sein des gamers ? Lynch et la DE ne jouent-ils pas le rôle de matrices premières de cet imaginaire ? On sait que KJA lui-même a beaucoup emprunté à ces travaux (et bien moins au Cycle contrairement aux déclarations de BH le "Concordancier").

In fine, j'aurais tendance à comparer le CYCLE aux Saintes Écritures (médiologiquement parlant) : on s'appuye dessus pour penser, réfléchir, méditer. Par contre, dès qu'il s'agit d'illustrer, de créer des oeuvres originales on empruntera surtout aux Apocryphes, aux textes secondaires, moins enlevés mais riches de matériaux pour l'imaginaire. Regardez  l'Enfance de Jésus dans la Légende Dorée ou sous le pinceau de Giotto, les apocryphes de la Sainte-Baume - Joseph d'Arimathie et le Cycle du Graal, Dante et l'imagerie de l'au-delà, Léonard de Vinci et ses Rencontres de la Grande Sainte Famille en Égypte, Milton puis Blake fascinés par l'angéologie de Denys l'Aréopagyte et l'Apocalypse d'Énoch...Toute l'histoire de l'iconographie chrétienne a emprunté des images et des thèmes(iconologie) à la littérature périphérique "NON CANON" ! Tous les grands poèmes "chrétiens" recèlent d'hérésies, d'influences de la gnose grecque, du kabbalisme juif, de l'hermétisme alchimique ou astrologique...APOCRYPHES & DÉVIANTS...

Bref, le Cycle aussitôt créé a été subverti, détourné, repensé, mâché et régurgité, sublimé, métamorphosé....La culture pop des gamers est un maillon essentiel de cette épopée culturelle dont l'année 1984 fut à n'en pas douter l'année inaugurale.

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #45 le: septembre 02, 2008, 01:20:01 pm »
B /46 . ET SI NOUS RELISIONS KEVIN J. ANDERSON ? (1ère partie)


"fidèle" ou non ? est-ce la bonne question à se poser à propos de KJA ?


Je vais en étonner beaucoup .  Je ne vois aucun problème à discuter de l'intérêt des livres de BH/KJA en tant que "fanfictions de large diffusion".
Ce qui m'a toujours enragé c'est l'escroquerie intellectuelle consistant à parasiter le Cycle. Mais considérés comme des fanfics (et non comme des annexes au Cycle), ces écrits sont aussi légitimes que le roman collectif de notre atelier d'écriture.
Ce préalable posé, on peut commencer à interroger ces textes . La série des Maisons (considérée comme la meilleure du lot) est-elle réellement si fidèle que ça au Cycle comme l'affirment très péremptoirement ses auteurs ? Peut-on y déceler la trace de cette mythique "concordance" élaborée par Brian pour rester fidèle au Cycle ? La patte de KJA n'est-elle pas en définitive omniprésente ? : chapitrage nerveux comme un storyboard, multiplication des rebondissements dramatiques, goût pour l'anecdote et le petit détail bavard qui ravira les fans du Cycle...
Il n'est pas interdit, en effet, de se demander quelle fut l'influence des fans dans cette oeuvre de commande : autant FH était obscur, autant l'écriture de KJA se montre limpide et d'accès facile; autant FH multipliait les références et les digressions philosophiques, autant les personnages de KJA se montrent avares de détails psychologiques, très univoques, assez peu concernés par la complexité d'une histoire personnelle, familiale voire psycho-génétique... On peut se moquer de ces marionnettes sans âme, mais il me semble après réflexion que ce procès "Sandien" oublie que les "déviances" sont partagées.

KJA et les dynamiques intermédiales des "nouveaux lecteurs-surfeurs"

Tout comme certains rakiens, je navigue régulièrement sur les forums anglo-saxons. C'est une habitude du temps où je ne pensais pas qu'une oasis francophone telle que DAR puisse exister. Et que m'ont appris ces excursions en Dunepédie ?

1. l'extrême focalisation sur le factuel : les personnages, les lieux, les dates, les institutions, les objets
2. corrollaire du point précédent, une (très impressionnante) créativité iconographique, un soin récurrent à vouloir "illustrer"
3. le réflexif y est souvent réduit à la portion congrue (et généralement n'intéresse qu'une partie des forumers)

Illustrer et décrire : vouloir combler des blancs, réduire les obscurités, expliquer les incohérences. N'était-ce pas déjà là la tentation des universitaires réunis par McNelly ? Bref, du prof de faculté au lycéen , tous les fans manifestent cette tendance au refus de laisser une histoire s'achever. Ce n'est pas nouveau, les "Apocryphes" de la Bible se caractérisent par la place du merveilleux et la faible place en parallèle de la réflexion théologique.Ce n'est pas un hasard si beaucoup de thèmes illustrés par les artistes sont puisés dans ces textes.
Sans rechercher des liens de cause à effet, disons que s'il n'est pas démontrable que KJA ait rédigé ses preeks en fonction des attentes des fans, il est par contre évident que son discours a trouvé un large public.
J'en donnerai encore un exemple : l'encyclopédie de FED2k, wikia, wikipedia,dunepedia allemande, dunepedia anglo-saxonne...toutes les entreprises d'envergure qui se sont données pour but d'analyser le Dunivers confondent allègrement les éléments tirés du Cycle avec la matière des préquelles et séquelles. Le pire, c'est que la chose doit sembler naturelle à la plupart des promoteurs de ces travaux collectifs. Par contre, on ne trouvera pas trace de développements conceptuels très poussés....Qu'en conclure ? Sinon que KJA participe d'un mouvement qui le dépasse ?

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #46 le: septembre 02, 2008, 01:25:22 pm »

B /47 . ET SI NOUS RELISIONS KEVIN J. ANDERSON ? (2ème partie)


la sociologie du lectorat à la rencontre des logiques médio-culturelles

KJA, de ce point de vue n'est donc que le révélateur (mais quel révélateur !) d'un mode particulier de rapport au texte : le schéma "aventure/fantasy"(nous l'avions déjà évoqué en "thèses duniennes").

Il y avait donc,en toute hypothèse, à la base , 2 lectorats, certes souvent complices, mais aux attentes diamétralement divergentes. Ce n'est pas "littéraires" contre "ludiques", de même que ça ne se résume pas à un conflit de génération (les avant-Lynch, les après-Cryo...).

Ce sont des parcours individuels. Nous sommes d'accord sur cette sociologie de la lecture : plutôt Lahire que Bourdieu. Mais ceci étant acté, que savons-nous de la pragmatique des textes duniens ? Peut-on évacuer une lecture un peu fonctionnaliste qui mettrait l'accent sur les rapports de classe et les cultures de groupe ? Les talifans sont nombreux mais qui peut dire ce qu'il en est du marais un peu honteux et stigmatisé des KJA-FoKs ? Le caractère hybride du Dunivers (soft SF/ fantasy technologique), une "certaine" phénoménologie des gamers (pas tous, mais certains), bref toute cette culture pop dont le merchandising à la Star Wars fait figure de prototype, tout cela est difficilement réductible ni à une génération, ni à une classe, ni même à un parcours médiatique.

Hypo-Thèse : et si l'oeuvre de KJA, à l'instar des ludiciels, ne venait pas finalement en réponse à une demande trans-générationnelle, commune à toutes les strates sociales et à tous les parcours ayant conduit à la rencontre du Cycle ?

Une demande d' "entertainment" qui correspondrait aux mutations de la lecture et à l'imaginaire vidéographique dominant.
Ainsi, pour paraphraser Régis Debray, le rêve linéaire des romans du 19ème siècle n'est-il pas depuis quelque temps submergé par le "cauchemar"(diront certains) d'un clip épileptique où défileraient des rush ciné et des flash ludiques dans un stream ininterrompu d'images ? UN autre rapport aux médias, à la culture, au monde.

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #47 le: septembre 02, 2008, 01:27:50 pm »

B /48 . ET SI NOUS RELISIONS KEVIN J. ANDERSON ? (3ème partie)


KJA, une écriture post-structuraliste, post-moderne, post-littéraire...et son LECTORAT

KJA écrit pour une industrie du divertissement, c'est un professionnel qui connaît les attentes de son public et c'est pour cela que Brian l'a engagé. Il faut donc rechercher avant tout dans le public (sa sociologie, sa culture) les raisons du succès d'une entreprise déjà vieille de 10 ans ! Une manière caricaturale d'envisager la question (et qui était mienne il y a peu ) serait de caractériser ce public par l'âge (des adolescents) ou des traits culturels eux aussi générationnels (la génération gamers). C'est une façon pratique de dévaloriser le phénomène et de boucler la discussion. Trop simple. Il faut reprendre le problème pas à pas :

1. la structure générale de l'oeuvre apocryphe de KJA et ses connexions au Cycle

2. le rôle de l'action : effet de scénarisation, écriture cinématographique, valorisation des changements de temps, de décor et de personnages (il y aurait un rapport numérique à établir)

3. l'abandon de toute volonté réflexive, le refus du "style",l'usage parodique et inutile des épitextes, le complet basculement des techniques d'écriture : FH avançait par touches et allusions, la cohérence venait par accumulation / KJA pose un cadre et décrit très scolairement en respectant les unités de lieu et de temps qu'il multiplie, chose aisée puisqu'il a renoncé à toute conceptualisation

4. en quoi la culture des gamers prédisposait une partie du lectorat dunien à recevoir avec faveur les écrits de KJA ? De la DE aux jeux de Cryo n'y a-t-il pas une pente naturelle à l'accumulation de détails (voir les listes chrono de la DE), à l'imagerie foisonnante (les jeux, les fan-arts, le mechandising lucasien), à l'invention de scenarii très creux et manichéens opposants des factions féodales (influence de l'imaginaire bipolaire de la fantasy) ?

5. a contrario, on ne peut contester que le milieu des gamers a fourni des bataillons de talifans sandiens au nom justement de la haute opinion qu'il se faisaient de leur univers ludique ! Ce qui apparaîtra jeu futile pour les non-initiés se révèle être un exercice de stratégie dantesque : des livrets de règles gros comme des dictionnaires, un imaginaire fanfictionnel affuté et exigeant, une attention aux détails qui ne se résume pas à l'anecdote mais recherche du sens, de la symbolique.

6. en conclusion, il est saisissant de voir à quel point l'oeuvre de KJA participe d'une séparation profonde entre deux lectorats pourtant caractérisés par un même moule culturel dunien (film et/ou game).Deux lectorats qui coexistent, avec plus ou moins de bonheur, dans les forums de fans. La question ne se pose donc plus en terme générationnel comme je l'ai longtemps pensé (les avant-Lynch, les Lynch-Cryo, les KJA/Sci-Fi/Emperor).C'est un divorce plus silencieux et qui interroge les parcours culturels des "hyper-individus". Bourdieu aurait cherché les habitus, caractérisé les interactions entre l'appartenance de classe et les pratiques culturelles...Nous sommes, comme le rappelle B.Lahire, bien moins armés face à des procès culturels qui échappent à l'analyse collective.

Repenser la place de l'univers fanfictionnel de KJA dans le réseau (déjà vieux de 45 ans) des cultures duniennes peut être l'occasion de revisiter les rapports complexes qui lient un univers littéraire à ses excroissances populaires et mythologiques.
C'est un aspect pour le moins inattendu de l'apport de KJA....

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #48 le: septembre 02, 2008, 01:43:15 pm »

B /49 . FAUT-IL RÉHABILITER LYNCH ? (1ère partie)


Images fondatrices


À la charnière entre la rédaction des ultimes volumes du Cycle et le développement d'une nouvelle culture graphique au sein du lectorat dunien, le film dirigé par David Lynch en 1984 illustre l'étrange destin d'une oeuvre contestable en tant que tout cohérent, mais dont les images furent riches d'une nombreuse postérité. Involontairement, les tableaux quasi-statiques de Lynch ont participé de la destructuration propre au nouveau statut des images. Et à ce titre, ils occupent une place fondatrice au sein du Dunivers.

Tout d'abord, un mot pour dire qu'il ne sera pas question ici de savoir si le scenario fut ou non fidèle à Dune. La question ne se pose même pas. C'est avec raison que beaucoup ont dénoncé la faillite d'une "adaptation" tellement amputée, par rapport à ses objectifs initiaux de 5 heures, qu'elle se perd en ellipses obscures et décousues, ce qui au final ne la différencie guère de l'épique creuse et manichéenne de l'entreprise Lucas (et à la vérité les scenarii antérieurs prévoyaient 2 ou 3 films...).
Pourtant,nul ne songerait à nier l'impact considérable quelle a produit sur les imaginaires rakiens. À commencer par l'esthétique des  simulacres théâtreux (jeux de rôles) ou électroniques (plate-forme puis direct 3D).
Plus profondément, les jeunes générations,celles dont l'accès au Cycle fut souvent médiatisé par l'intermédiaire du Lynch, ont conservé de cette expérience des associations plus ou moins confuses d'images et de thèmes musicaux qui n'ont pas manqué d'influer considérablement sur leur lecture de l'oeuvre d'Herbert.
Comment imaginer les Navigateurs, aujourd'hui, autrement que sous la forme du cétacé informe de la saisissante scène entre Edric et l'Empereur ? Le parallèle avec les mini-séries est à cet égard édifiant. Or,très étrangement pour moi, beaucoup sur ce forum et d'autres, se plaisent à encenser ces productions télévisées avec une énergie inversement proportionnelle à celle qu'ils mettent à dénoncer le Lynch. L'argument principal qu'ils invoquent régulièrement est le manque de fidélité au Cycle du film, contrairement aux mini-séries dont le littéralisme est très applaudi.
Mais de quelle fidélité parle-t-on ?Qu'on me permette de citer, une fois n'est pas coutume, Frank Herbert lui-même :
"De toute l'histoire [...] c'est l'un des rares films qui suive le livre si fidèlement que les gens vont sortir de la salle en cherchant ce qui a bien pu être oublié."
La phrase, hors de son contexte, pourrait faire sourire. Mais souvenons-nous qu'elle fut prononcée avant le charcutage du montage imposée par la production (De Laurentiis), soit 2h30 en moins !!! Il n'en reste pas moins que l'imprimatur, donnée au film par le Maître himself, devrait faire réfléchir certains de ses contempteurs. À ma connaissance, il n'a agit ainsi qu'avec la DE, et l'on sait avec quelle ire il rejeta l'adaptation -passionnante - de Jodorowski . Pourquoi ?

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #49 le: septembre 02, 2008, 01:44:56 pm »
B /50 . FAUT-IL RÉHABILITER LYNCH ? (2ème partie)


Le débat tronqué du fidéisme

 Ce dernier exemple devrait nous inciter à réfléchir sur la définition même à donner du fidéisme, dès lors qu'il s'agit d'une oeuvre littéraire. Là, encore, je ne puis  que renvoyer à certains de mes développements sur la légitimité d'une écriture collective en Atelier d'écriture. Mais je voudrais faire remarquer à mes lecteurs que la reprise littérale d'un synopsis est loin d'être un gage de fidélité. Reproche-t-on à Marlowe d'avoir tiré son Faust (1590) d'une oeuvre allemande publiée anonymement 3 ans plus tôt à Francfort(Volksbuch vom Doktor Faustus) ? Quel malheur pour l'histoire de la littérature s'il avait eu les scrupules de certains sci-fistes à adapter pour son public la Tragique Histoire du Docteur Faust ! Que dire alors de Goethe, Thomas Mann, Berlioz, Liszt, Gounod, Murnau ou Brian De Palma, qui chacun, dans leurs arts respectifs,magnifièrent l'inspiration originelle du dramaturge élisabéthain...

On se doit donc de distinguer, en matière de "fidélité",le littéralisme de l'inspiration. Et, qu'on me pardonne d'être cruel, l'histoire des arts et de la pensée montre, à foison, qu'une oeuvre inspirée a bien plus de chance de rester dans la mémoire collective que de laborieuses et tâcheronnes décalques télévisées. C'est qu'il leur manque une dimension capitale de l'imagerie lynchéenne : le souffle, la vision originale et émouvante d'un grand maître du 7ème art.

On pourra épiloguer ad nauseamsur les insuffisances scénaristiques du film ou le ridicule de son générique de fin. Mais on ne pourra lui contester son fabuleux talent d'imagier. Si Frank Herbert est le maître d'oeuvre de l'univers cathédrale de Dune, qui pourrait néanmoins nier que Lynch en fut à la fois le maître-vitrier(et quels vitraux !)et l'organiste en chef ! Car c'est cela l'héritage lynchéen. Un onirisme sans égal. Une vaste réserve d'icônes et de musiques séraphiques propre à ravir la fibre poétique et ésotérique de ce jungien de Frank Herbert .Et de ses lecteurs ! Qu'il ait pathétiquement raté le rythme de ce film (et encore sous la contrainte de sa production !) chacun en convient, mais il restera l'artiste, le technicien hors pair qui osa se mesurer au monument pharaonique de Dune.

un droit d'inventaire expressioniste

On l'aura compris, ce n'est pas la rythmique mais l'iconographie (y compris musicale) de l'oeuvre qui m'a séduit .Oublions donc le jeu, et dans un légitime droit d'inventaire ne gardons plus que la poésie. La forme ici surclasse le fond.
Sans doute, faut-il lire dans ma réaction une sensibilité cinéphile moins attentive aux stars, au jeu dramatique, mais d'avantage impressionnée par les ambiances, le paysage sonore...Voilà pourquoi les grands films expressionnistes me plaisent autant. Je ne recherche pas des histoires, mais un esprit.
Il ne faut pas, à mon sens, VISIONNER le film mais le VOIR et l'ENTENDRE. C'est une phénoménologie particulière de l'acte cinéphilique, je le concède. Mais c'est le seul moyen d'échapper à l'écueil de la rythmique, pour n'en conserver que l'imagerie...enfin, une partie (l'effet brushing est assez navrant il est vrai).
Je crois que plus généralement notre divergence de ressenti devant ce film renvoye à ce que nous attendons du 7ème art.
Je suis un fanatique de l'expressionnisme allemand (le Metropolis de Fritz Lang, Nosferatu de Murnau), de ses contemporains russe (l'Octobre & l'Ivan d'Eisenstein) ,français (le Napoleon d'Abel Gance),danois (la Passion de Dreyer) et de ses "séquelles" néo-pompiéristes à la Cecil B.De Mille ...
C'est une vision du cinéma - à la Melies ou à la Jean-Jacques Annaud - où ce qui est narré a moins d'importance que ce qui est MONTRÉ (Legenda est) . C'est une esthétique baroqueuse(kitsch?), il est vrai (d'où mon intérêt pour le grand spectacle du Dernier Empereur de Bertolucci ou la Reine Margot de Chéreau ou le cinéma underground des 70's...repris par Tarantino). Je comprends qu'il puisse exister en parallèle une tradition - mainstream - qui recherche dans le cinéma une littéralité qui fasse lien avec l'art dramatique. Pour ma part, tant qu'à admirer un jeu scénique, j'ai toujours préféré les comédiens aux acteurs.....
« Modifié: septembre 02, 2008, 01:49:45 pm par Askaris »

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #50 le: septembre 02, 2008, 01:47:50 pm »
B /51 . FAUT-IL RÉHABILITER LYNCH ? (3ème partie)


David Lynch, imagier incomparable


Pour donner un exemple de ce génie incompris, je voudrais évoquer, à la manière d'un cinéphile (même si je n'en ai pas la prétention), 2 plans illustratifs de la puissance évocatrice de son travail.

L'une des impressions les plus mémorables laissées par le film restera la maestria avec laquelle il a su donner corps à de monumentales perspectives dignes d'un Tintoret ou d'un Cecil B. De Mille. De l'architectonique raffinée de Kaitain à l'angoissante Metropolis industrielle de Giedi Prime, de la nuit obscure d'une marine caladanienne à la saturation ocre et empoussiérée d'Arakeen, le jeu des paysages y est subtilement pensé en harmonie avec le "décor" musical orchestré par le groupe Toto,dont le moins qu'on puisse dire est qu'il redouble les images d'une troublante "hypertextualité".J'encourage ceux qui en ont la possibilité à découvrir les esquisses préparatoires du film. On y apprendra avec intérêt que les prises de vue eurent pour directeur artistique un autre grand technicien du cinéma, Tony Masters, qu'on ne présente plus après sa poétique vision du 2001 dirigé par Kubrick.

Mais, et j'en terminerai par là, le souci du détail qui caractérise la scénographie lynchéenne (et on sent à cela la marque de son passage aux Beaux Arts )se retrouve jusque dans les décors intérieurs et les costumes. Que n'a-t-on pas dit sur le ridicule des crinolines ou l'omniprésence agressive des "soldats de plombs"...Et cela se comprend tant les esprits ont été conditionnés par l'imagerie néo-médiévisante des héros en cape et sabre laser, et des princesses à chignon...Mais pour ceux dont le regard a été façonné à la lumière de la grande peinture classique, comment ne pas deviner dans les mauresques chryséléphantins de la Cour de Kaitain l'envers parodique des portraits de cour de Velasquez ? Un Velasquez qui aurait l'acidité ironique d'un Goya . Et qu'on y regarde de près, rien n'y manque : dans un décor nouveau riche d'Alhambra de pacotille, une princesse dûment chaperonnée d'austères duègnes à mantille, des Grands tout gonflés de leur gloire et ici et là une escouade de nains, vestiges d'un despotisme décadent. Vous pensez avoir lu ici la description des Ménines? Non,non, je parlais bien de Kaitain, centre gangrené d'un Imperium où l'ethos aristocratique et la passion délirante du décorum militaire ont perdu jusqu'à l'innocente Caladan.

Là aussi, dans un décor vieux-saxon/viking qui n'aurait pas déplu aux réunions champêtres de l'élite prussienne, on voit s'agiter des soldats tout cravatés de noirs. Rien n'y manque, pas même un bouton. Et ce bel ordonnancement de soldats de plomb, s'active, charge et décharge dans l'harmonie d'une fanfare militaire. Et puis, dans cet étrange revival du XIXe en crinoline, surgissent brusquement des traits de sauvagerie et de paranoïa qu'on attendrait dans je ne sais quel péplum oriental narrant les complots de harem d'Istanbul ou les bains de sang de Gengis Khan.Qu'on voit avec quelle vivacité Gurney défend à Liet de toucher le fils de SON Duc.Avec quelle étrangeté la sophistication d'une uchronie futuriste se trouve ponctuée de proclamations répétées d'allégeance qu'on attendrait plutôt d'un film en costumes. Mais Lynch, contrairement aux jeunes amateurs de sabres galactiques, en bon lecteur d'Herbert, mais aussi d'Orwell et de Bradbury, sait combien les apparences de la modernité sont trompeuses. Sciemment il viole les clichés exotiques d'un futur à la Flash Gordon ou à la George Lucas pour nous introduire dans un dérangeant futur antérieur où le spectateur se trouve brutalement questionné quant à ses mythologies du progrès. Non, le futur n'est pas dépeint avec les couleurs chatoyantes de l'étrange, ni avec le pseudo-romantisme de la Fantasy (et les mini-séries se vautrent dans ces deux écueils) ; non, chez Lynch les uniformes prussiens prennent une valeur symbolique, celle de l'actualité brûlante d'une machinerie criminelle qui sous les ors surannés du IIe Reich Wilhelmien prépare les génocides de demain. Herbert le dit explicitement en orwellien sceptique qu'il est.
Ce n'est pas le moindre des mérites de l'imagerie de Lynch d'avoir su s'attaquer avec autant de franchise à l'imagerie d'épinale de la science-fiction, avec ses surhommes phallocentrés et ses fantasmes cuirs d'éjaculations militaires à coups de sabres galactiques. Pour avoir brisé les attentes vulgaires d'un public infantilisé, Lynch n'est-il pas le digne imagier d'Herbert ?

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #51 le: septembre 02, 2008, 01:55:39 pm »
B /52 . EXCURSUS EXTRA-DUNIEN (Inédit/Septembre 2008)


Silent Hill, le Dunivers et un nouveau paradigme socio-culturel


Comme tout obsessionnel, j'ai tendance à creuser mes idées au moindre prétexte, et sans crainte de tomber dans l'exotisme.
Ce soir, cette nuit, j'ai visionné, sur le conseil d'un ami, l'étrange film d'épouvante signé en 2006 par Christophe Gans : Silent Hill. Ce film est une adaptation libre des thèmes développés dans les jeux du même nom créés par Akira Yamaoka pour Konami.
Je dois préciser que j'en ignorais jusqu'à l'existence. Ce qui n'est pas rédhibitoire, loin de là, et il faut en remercier le talent rare d'adaptateur de C.Gans. On sait que ce dernier s'était déjà attaqué à l'adaptation du manga Crying Freeman il y a quelques années de cela. Mais peut-on encore parler d'adaptation dans le cas présent ?
 Ici, le héros viriloïde a laissé place à une mère éplorée, les 4 niveaux spatio-temporels qui structuraient le jeu sont dans le film autant de dimensions entremêlées d'un même récit... Pourtant d'Akira Yamaoka, lui-même, au plus anonyme (et exigeant) fan, tous s'accordent à louer cette oeuvre subtilement fidèle et dans le même temps iconoclaste. Fidèle parce que rien de l'esthétique initiale n'a été perdu : même climat oppressant, même immersion dans un onirisme fantastique qui bascule très vite dans la terreur nocturne d'un paysage dantesque.
Et que d'invention dans le même temps ! Entre le paysage infernal qui tient de Bosch, Maverick ou Giger, la chorégraphie glaçante de monstres plus dérangeants qu'effrayants (et partant plus efficaces sans doute), quel déploiement baroque ! Et surtout comment ne pas être fasciné par le jeu de clair-obscur, pur-impur , limite-discontinuité qui structure les différentes dimensions de cet acteur omniprésent qu'est l'espace urbain (la ville condamnée du monde "réel", les limbes fantômatiques de la ville morte, les flash-backs du passé,les ténèbres infernaux et cauchemardesques).
Car, à n'en pas douter Christopher Gans a réussi à créer une oeuvre à la fois puissamment fidèle à l'esprit du jeu (dont on sait les dettes à l'égard des grands maîtres du cinéma d'épouvante) et en même temps rythmée par une dynamique toute personnelle. L'esthétique étrange du jeu est ainsi subtilement détournée pour servir un motif mythologique simple qui donne au film sa cohérence : la descente aux enfers d'une mère éplorée, une blonde Cérès à la recherche de sa Proserpine.À la différence près que la fable se termine bien plus tristement, un peu à la manière d'Orphée. L'expérience solitaire et masturbatoire du gamer se trouve ainsi sublimée par une forte immersion psychologique qui n'enlève rien à l'atmosphère de tension constante et de terreur psychologique du jeu. Pour reprendre une phrase du producteur exécutif du film : "Silent Hill est une histoire sur la mort et le destin.(...) ce film parle de la crainte de la solitude, de la peur du noir, de notre refus d'assumer notre part de ténèbres et certaines de nos responsabilités".
Films de genre des 70's, mangas, jeux vidéos, écriture d'un script et d'une esthétique cinématographique : Silent Hill est une création emblématique de l'hypermédialité qui s'empare de nos cultures urbaines éclectiques et "multimédias". Il ne s'agit plus d'une simple adaptation d'un écrit vers l'image, ou d'une image statique à une image animée (comme les pitoyables blockbusters de Marvel). Christophe Gans, comme Quentin Tarantino et d'autres cinéastes récents (notamment asiatiques) est significatif d'une réhabilitation intellectuelle des cultures populaires qui tranche avec le classicisme esthétique du cinéma d'auteur d'il y a encore 30 ans (je pense par exemple à l'âge d'or italien : Fellini-Visconti-Pasolini-Rossellini).Il ne s'agit plus de choisir entre le décorum et le réalisme, entre le baroque et le dépouillement. Plus qu'un choix esthétique, le moment culturel que nous vivons se situe au croisement entre la logique destructurante de cultures individuelles dispersées et l'unification virtuelle d'un regard vidéosphérique en voie d'universalisation. Isolement, rupture des héritages,bricolage généralisé de la "culture des individus" et parallèlement reconfiguration planétaire d'un rapport nouveau à l'image. Silent Hill comme le Dunivers et certains ensembles flous de la culture de masse sont emblématiques de ce nouveau paradigme référentiel et identitaire.
« Modifié: septembre 02, 2008, 02:13:18 pm par Askaris »

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #52 le: septembre 02, 2008, 02:08:25 pm »
B /53 . UNE QUÊTE DE SENS À APPROFONDIR (Inédit/Septembre 2008)


En réponse à Maverick, que cherchons-nous ?

Entre autres questions, les interactions entre la culture classique et les cultures populaires (si tant est que ces catégories aient encore un sens...) restent problématiques. Nous sommes bombardés d'images. Les références sont souvent éclectiques dans le petit monde des créatifs, mais les mécanismes à l'oeuvre et les hiérarchies restent floues.
Poser l'idée d'intermédialité et de dialectique entre l'unification vidéosphérique du regard et l'émiettement des référents culturels à l'échelle des individus nous permet de décrire une situation extraordinairement complexe et paradoxale. Sommes-nous pour autant avancés quand aux moteurs qui animent une telle mutation ?
Ainsi quand je reconstruis la généalogie des influences d'une oeuvre (la tarte à la crème du "heureux hasard" étant évacuée) je reste toujours devant cette question : un emprunt formel...est-ce tout ? La Cène de Da Vinci n'invente rien, chaque geste est stéréotypé et encadré par des textes et des traditions séculaires. Pourtant, cette oeuvre manifeste une rupture incommensurable avec ses devanciers. Et, il n'y a pas une génération d'historiens de l'art qui ne tente de percer la complexité des déterminations sociales, culturelles, techniques, politiques, anthropologiques, théologiques ou plus prosaïquement matérielles qui ont joué dans cet "événement" culturel.
Ou, pour en revenir aux objets culturels contemporains, faut-il imaginer que derrière le mille-feuilles de connotations il se trouve un cadre d'intelligibilité collective qui aurait résisté au nivellement général ? Du conte d'enfant au héros de comics, du scenario hollywoodien aux grands discours religieux et politiques, peut-on discerner des lignes de faille qui résistent aux mutations formelles ? Et pour en rester au registre de l'image , n'est-elle pas un vecteur fondamental de ces invariances,en dépit des avants-gardes et des renouvellements formels ? En d'autres termes (et je parle d'un livre comme Dune ou d'un film comme Silent Hill) l'Art ne parle-t-il pas toujours de la vie ?
« Modifié: septembre 02, 2008, 02:13:43 pm par Askaris »

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #53 le: septembre 02, 2008, 02:10:03 pm »

C /54 . EXEMPLES RÉCENTS : OÙ IL APPARAÎT QU'EN L'ESPACE DE 6 MOIS LE PROJET A BIEN ÉVOLUÉ (Septembre 2008)


Cher Anudar,

J'ai déjà quelques briques incomplètes et allusives de l'architecture de mes articles en gestation . Tu remarqueras le basculement radical de perspective. Nous sommes passées d'une dissection du cadavre littéraire de Frank Herbert à l'étude des chrysanthèmes qui ont fleuri sur son mausolée !

Par exemple :

* "Le Baron, un bien mauvais Boulgre !"
_ analyse des textes et témoignages de l'auteur
_ analyse universitaire : "figure manichéenne, ambiguïté sexuelle et psychanalyse familiale : FH face à la Gender SF"
_ glose ciné : "le rire de l'ogre : le vampire lynchéen entre corruption des chairs et noirceur de l'âme cannibale"
_ glose BD : "le Meta Baron et l'horreur industrielle, de Giger à Moebius"

* "Les Navigateurs du pouvoir"
_ analyse des textes et témoignages de l'auteur
_ analyse universitaire : "pouvoir et maîtrise des distances, une géographie politique originale"
_ glose ciné : "tératologie lynchéenne et maîtrise de l'étrange : la cuve de celui qui ne doit être vu"

* "Féodalisme, eugénisme et psychogénéalogie"
_ analyse des textes et témoignages de l'auteur
_ analyse universitaire : "du Baron à l'Abomination, filiations contrariées, secrets de famille,mémoires et généalogie du mal"
_ glose fanfics : "de la DE à BH ,la logomachie généalogique de l'imaginaire populaire et ludiciel : ses significations"

Ces exemples ne sont pas représentatifs, il y a encore plus abstrait ("le vocabulaire islamocentré et ses connotations idéologiques"...) et bien plus simple ("Léto le Juste...le père absent...le castré ?").Les articles se chevauchent, se recoupent, renvoyent à d'autres développements...Je détourne ainsi le regard des découpages attendus qu'on trouve sur tous les FAQs des forums. Non pas que je les ignore : avec la sémantique de la Concordance et les analyses académiques, c'est ma 3ème source d'inspiration pour créer mes rubriques. L'intérêt de l'exercice est de s'ouvrir à toutes les richesses du Dunivers tout en conservant l'analyse "originale" de FH au centre du dispositif. Au contact de DAR ,et le travail avançant, j'ai ainsi modifié mes perspectives initiales .




PS : en relisant ces plans j'en trouve le ton insupportablement cuistre, aussi qu'on me pardonne cette avalanche de pédanterie involontaire, car à force de vouloir "ramasser" ma pensée j'ai insensiblement multiplié les mots-valises, les concepts embrumés, les ellipses et les hermétismes pour initiés. C'est vraiment involontaire. Aussi il faut faire l'effort d'imaginer la vie derrière cette aridité, les histoires et les images derrière le jargonnement. Je demande à ce qu'on ne juge pas le corps potentiellement plein de vie de ces articles en gestation à l'aune des peu ragoûtants squelettes présentés dans ce post. Merci pour votre indulgence.
« Modifié: septembre 02, 2008, 02:30:35 pm par Askaris »

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Re : CONCORDANCE Septembre 2008
« Réponse #54 le: septembre 02, 2008, 02:12:26 pm »
C /55 . EXEMPLE PLUS DÉVELOPPÉ (Septembre 2008)


Pour ne donner qu'un seul exemple développé, soit l'article " Histoire (Écriture & Philosophie) ", on peut imaginer une subdivision des matières qui incorporerait les éléments suivants (ordre non impératif) :

1. Analyses lexicographiques :
* terminologie herbertienne (étude à partir de la Concordance alphabétique)
* FH et sa philosophie de l'Histoire, parallèles non duniens

2. Parallèles historiques :
* un modèle historique du "livre-univers"(Genefort) ? Parallèles avec  Asimov
* dystopie et soft SF : entre renoncement post-moderniste à l'idée de progrès et anti-technicisme du temps de la Guerre Froide

3. Études thématiques :
* réseau epitextuel, annexes documentaires et polyphonie des historiographes :
   incertitude de l'Histoire, illusion du récit et pédagogie du "savoir sceptique"
* Farad'n, Irulan et les écrits du pouvoir : considérations nietzschéennes sur la farce de la postérité...
* Archéologues et Métempsychotiques, entre propagande mémorielle et eugénisme
   (autour des prescients,cf. aussi articles particuliers)
* longue durée anthropologique, rythmes écologiques et vibrionnement des acteurs : une dialectique insaisissable des
   déterminations systémiques et des accidents humains
   (voir aussi l'article "Sentier d'Or")

4. Interprétations :
* action et plans : l'hypotexte lynchéen et le jeu des silences et des intrigues (autour de la première partie du film et des premiers
   scripts)
* des décors et des ruines, réflexions autour de quelques illustrateurs
* de la DE à KJA, de l'effet de réel au travers logomachique :
  _ des blancs de la carte aux trous de la frise, la DE et le dévoiement bavard du mystère herbertien
  _ KJA : la rage biographique-généalogique, le découpage scénarisé et les délices empoisonnés de l'anecdote
  _ des tables chronologiques d'Attila Torkos à l'écriture des jeux de rôles : un appauvrissement ?  inventivité et limites de
     l'apocryphicité
* les thématiques jumelles du "Héros adolescent (roman initiatique)", du "Sentier d'Or" et de la "Dystopie" : implications
  "idéologiques" au sein des communautés duniennes et lignes de fracture.



PS : en relisant ce plan j'en trouve le ton insupportablement cuistre, aussi qu'on me pardonne cette avalanche de pédanterie involontaire, car à force de vouloir "ramasser" ma pensée j'ai insensiblement multiplié les mots-valises, les concepts embrumés, les ellipses et les hermétismes pour initiés. C'est vraiment involontaire. Aussi il faut faire l'effort d'imaginer la vie derrière cette aridité, les histoires et les images derrière le jargonnement. Je demande à ce qu'on ne juge pas le corps potentiellement plein de vie de cet article en gestation à l'aune du peu ragoûtant squelette présenté dans ce post. Merci pour votre indulgence.
« Modifié: septembre 02, 2008, 02:29:45 pm par Askaris »